04/07/2015

Les Guignols en péril

Le petit monde médiatique français s’est trouvé un nouveau hochet : sauver les « Guignols de  l’info », émission-culte de Canal+. La rumeur s’est enflammé comme une pinède en Provence. Vincent Bolloré, le nouveau patron du groupe Vinci, qui contrôle la chaîne cryptée, aurait décidé de supprimer la célèbre émission de Canal + qui, depuis 28 ans, brocarde les people et les politiciens, représentés par des marionnettes en latex. C’est le nouveau mot d’ordre : il faut sauver les soldats Guignols. 25 000 signatures pour demander grâce, un tsunami de réactions indignées des politiciens, de la gauche à la droite, ceux-là même qui en prennent plein la figure tous les soirs. Et ceux qui savent toujours tout avant les autres ont percé le mystère. Derrière l’affreux milliardaire Bolloré, c’est Sarkozy qui est à la manoeuvre. Bon sang, mais bien sûr : Bolloré, c’est l’homme d’affaires qui avait mis son yacht à la disposition de l’ex-président de la République après sa victoire en 2012. Le magnat des affaires dont le groupe vaut 10 milliards d’euros, dans le transport et la logistique, la communication et le stockage d’électricité, l’ogre breton qui gère plus de 2 milliards de participations dans la musique, le cinéma, la banque et les plantations de palmiers à huile.
On a eu droit à la sainte indignation du porte-parole du parti communiste français : «Six mois après les balles des terroristes contre le droit de caricaturer, voici une tout autre arme qui est employée contre la liberté à l'expression (sic) dans notre pays » ? Ou celle de l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault : « même au pays de Rabelais et Molière, on ne protège plus le rire ». Soyons sérieux : qui regarde encore les Guignols, dont les dialogues éculés ne font plus rire que les nostalgiques de la période dorée de Canal+, il y bientôt vingt ans ! Franchement, la marionnette de Poivre d’Arvor avec son accent nasillard, c’est encore votre tasse de thé ? La solidarité pour les Guignols, c’est le retour de la nostalgie, quand nous étions jeunes et beaux, quand la France était un grand pays pas encore écrasé par le chômage et menacé par le Front national.
Les Guignols, ce n’est pas un monument en péril du paysage audiovisuel français. C’est une émission ringarde qui a fait son temps parce qu’elle n’a pas su se renouveler. Canal+ incarnait un contre-pouvoir, l’esprit de liberté, un humour impertinent et méchant qui se moquait des puissants. Ses producteurs avait adapté à la mentalité française l’esprit de la célèbre émission britannique Spitting Image, qui brocardait férocement, de 1984 à 1996, le premier ministre, le président des Etats-Unis et même la reine ! Mais même les meilleures émissions ne durent pas éternellement, si le public ne s’y intéresse plus. Les Guignols sont sauvés, mais pour combien de temps ?
Vincent Bolloré est un patron sans état d’âme. Ce qui l’intéresse, c’est de valoriser Canal+, une entreprise qui vaut 848 millions d’euros, mais dont la marge nette n’est qu’un misérable 2.2%. Depuis des années, la part de marché de la chaîne cryptée est en recul à environ 3%, alors que TF1 caracole à plus de 22%. La faute aux petites chaîne gratuites de la TNT et à la concurrence payante de la chaîne sportive qatarie BnSports, qui mange les abonnés de Canal+. Bolloré fait ses comptes et fait le ménage. Il a découvert que l’autre émission-culte de Canal+, « Le Grand Journal », coûte 120 000 euros par jour pour une part de marché de 7%. Le talk-show n’est plus regardé que par moins de un million de téléspectateurs. Le N° 2 de Canal+ a payé cash son manque de décision, viré. Comme l’équipe du « Grand Journal », selon ceux qui savent.
En France, ce sont aujourd’hui les financiers qui décident de l’avenir des journaux et des chaînes de TV et de radio. Canal+ géré par l’homme d’affaires Bolloré ; TF1 par l’entrepreneur Bouygues ; Le Figaro par le marchand d’armes Dassault ; Le Monde par le trio de milliardaires Bergé, Niles, Pigasse ; L’Express et Libération par le milliardaire franco-israélien Drahi. Décidément, les médias sont une chose trop sérieuse pour être laissés entre les mains des journalistes. La nostalgie et l’indignation devant les changements, cela peut amuser les journalistes et les politiciens. Mais ça ne pèse pas lourd devant le froid réalisme des financiers. Les médias, c’est du business qui coûte cher et ne rapporte pas gros, mais qui donne beaucoup de pouvoir à ceux qui ont les moyens de se les payer.

17:27 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

30/06/2015

Grèce : c’est quoi, la question ?

Personne de bonne foi n’oserait prédire comment va se terminer la crise grecque. Après des mois de négociations au plus haut niveau, Alexis Tsipras, le premier ministre grec, a renversé la table : il a refusé en bloc les propositions du FMI, de la Banque centrale européenne et de la Commission de Bruxelles. Et, à la surprise générale et sans prévenir personne, il a sorti son joker :  les propositions des institutions, que le gouvernement grec rejette, seront soumises par référendum aux électeurs grecs.
Résultat : les dirigeants européens sont en pleine confusion, les marchés financiers décrochent et les commentateurs de tous poils essayent de comprendre.  Allez donc y voir clair entre la position du prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, qui appelle les Grecs à voter non, Jean-Luc Mélanchon qui dénonce  « l’humiliation d’un peuple »,  et le premier ministre espagnol qui souhaite que le oui l’emporte pour que les Européens puissent négocier avec un autre gouvernement grec. Sur les réseaux sociaux, l’affrontement est féroce entre ceux qui portent au pinacle le nouveau héros de la démocratie grecque, Alexis Tsipras, et ceux qui sont consternés par l'irresponsabilité du premier ministre grec. C’est une guerre sans merci, à coups d’expertises financières, d’appels enflammés et de rhétorique  révolutionnaire. Un conflit  entre des adversaires irréconciliables. Ceux qui ne sont pas d’accord avec la noble démarche d’Alexis Tsipras sont traités au choix de suppôts du néo-libéralisme ou de victimes de lobotomie. Ceux qui critiquent la Grèce proclament : « Ce pays tricheur et malhonnête, ils ne rembourseront jamais et Tsipras est prêt à promettre la lune pour rester dans l'Union Européenne. »
Dans cette cacophonie politique et médiatique, Pavlos Tsimas, le directeur éditorial de HuffPost Grèce, pose une bonne question : sur quoi vont voter les électeurs grecs, dimanche ? Sur le plan européen rejeté par la Grèce, sur les nouvelles propositions grecques ou sur un éventuel compromis ? Alexis Tsipras somme ses concitoyens de dire non, mais à quoi  ? à toute proposition qui garantit à la Grèce de rester dans l’Euro au prix de nouvelles mesures d’austérité ? non à l’euro ? « Quoi qu'il en soit, la réponse sera claire et précise: « oui" ou bien « non ».
En Suisse, on a l’habitude des referendum. Ceux qui sont obligatoires, parce qu’ils modifient la Constitution ou qu’ils engagent la Suisse, comme « l’arrêté fédéral  concernant l’initiative populaire «Pour le renvoi effectif des étrangers criminels » ou  « l’Arrêté fédéral relatif à l’initiative populaire «Protection contre la sexualisation à l’école maternelle et à l’école primaire». Au total 218 referendum, dont 163 acceptés depuis 1848. Et ceux qui sont facultatifs, c’est l’arme des groupes de pression contre une loi voté par le Parlement et qui menace leurs intérêts, comme la « Loi fédérale sur le transit routier dans la région alpine (LTRA) (Réfection du tunnel routier du Gothard) ». 177 dont 99 acceptés. Les citoyens suisses sont appelés à voter sur des textes juridiques complexes difficiles à comprendre pour les électeurs. C’est la caractéristique de la démocratie directe suisse.
Le referendum grec est d’une toute autre portée, à la fois technique et politique. Selon Alexis Tsipras : «Après cinq mois de négociations, nos partenaires en sont venus à nous poser un ultimatum, ce qui contrevient aux principes de l'UE et sape la relance de la société et de l'économie grecque. Ces propositions violent absolument les acquis européens. Leur but est l'humiliation de tout un peuple, et elles manifestent avant tout l'obsession du FMI pour une politique d'extrême austérité. (…) Notre responsabilité dans l'affirmation de la démocratie et de la souveraineté nationale est historique en ce jour, et cette responsabilité nous oblige à répondre à l'ultimatum en nous fondant sur la volonté du peuple grec.» . Mais, d’ici à dimanche, un autre projet d’accord aura peu-être été conclu.
La Grèce n’a pas gardé un bon souvenir de son précédent referendum, en 2011. En pleine crise financière, le Premier ministre Georges Papandréou avait annoncé un référendum sur un accord avec ses créanciers, avant de l'abandonner face à la perspective d'un "non" menaçant la Grèce de quitter la zone euro. A l'époque, Papandréou avait été désavoué par ses troupes et il avait dû démissionner. Aujourd’hui, Alexis Tsipras joue à quitte ou double et on a envie de lui demander : vous pouvez répéter la question ?



18:29 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (1)

24/06/2015

Taxis contre Uber : la guerre

Entre les chauffeurs de taxi français et leurs concurrents de UberPop, c’est la guerre du bitume. On a passé en quelques semaines des insultes aux pneus crevés, puis au blocage, au harcèlement et au tabassage de client.  Si les préfets laissent faire, la prochaine fois, on sortira les fusils.  Dans cette nouvelle forme de guérilla urbaine, l’État marche sur des oeufs : les chauffeurs de taxi sont une redoutable corporation qui défend son statut becs et ongles face à ces nouveaux concurrents qui lui piquent des clients à coup de smartphones. Et face aux six syndicats de taxis, le bulldozer américain Uber fonce. Il vaut plus de 40 milliards de dollars en bourse, il est présent dans 51 pays et 253 villes dans le monde. Et partout, les taxis hurlent à la concurrence déloyale et au travail au noir. Dans de nombreuses villes, UberPop est interdit, sous la pression des taxis. En France, les taxis ont obtenu une loi qui limite la liberté des véhicules de transport avec chauffeurs (VTC). Grâce à un bataillon d’avocats, Uber attaque devant les tribunaux les maires qui osent interdire ses chauffeurs. Uber a même demandé l’avis du Conseil constitutionnel. Les sages ont répondu : il est interdit « d’informer un client à la fois de la localisation et de la disponibilité d’un véhicule lorsqu’il est situé sur la voie publique » et  les VTC doivent retourner à leur base après chaque course. En clair : pas de maraude pour UberPop. Les juges refusent de sanctionner UberPop pour exercice illégal du taxi, mais ils l’ont condamné à 100 000 € d’amende pour avoir présenté son service comme du co-voiturage.
Dans cette guerre des taxis, les contre-vérités et la mauvaise foi volent en rafales. Les partisans des VTC Uber  entonnent le chant du départ  : Uber, c’est une révolution pour mettre fin aux abus, le co-voiturage urbain à prix malin !  Enfin des taxis à la portée de tous, grâce à une application sur son smartphone. En réalité, les chauffeurs de UberPop sont des auto-entrepreneurs propriétaires de leur voiture, qui touchent 20% de leurs courses. Les chauffeurs mal notés par les clients peuvent être licenciés sans préavis. Les taxis, eux, affirment qu’ils ont la loi pour eux. Ils ont un certificat de capacité professionnelle, ils conduisent une voiture avec une « autorisation de stationnement », une licence qui leur a coûté les yeux de la tête. La France est une terre de monopoles et de rentes de situation adoubées par l’État.  « L’autorisation de stationnement » dont bénéficient les taxis en est une caricature : cette licence est délivrée gratuitement par les préfectures, mais comme leur nombre est limité, les taxis dépensent jusqu'à 200 000 € pour la racheter !
Pour reprendre le joli titre du Monde, c’est «Saint-Uber et Saint-Fiacre». Assiste-t-on à une querelle des anciens et des modernes, à un nouvel épisode de la révolte des canuts lyonnais contre les métiers à tisser, à l’affrontement des partisans du progrès technologique contre les ringards du passé ? En tous cas, les violences des taxis contre leurs concurrents n’améliorent pas l’image des taxis, l’une des professions les plus détestées des Français. Un lecteur du Monde n’y va pas par quatre chemins : « Il n'y a qu'une chose à souhaiter : la fin des taxis, et surtout des taxis parisiens : voleurs, râleurs insupportables, souvent fachos, méprisants leurs clients, très peu nombreux et presque toujours occupés. Les taxis en France sont sans doute les plus chers du monde, et donnent une image pourrie de notre pays. L'Etat défend les taxis, ce qui est un comble. Uber est beaucoup trop gentil avec eux. »
En France, comme partout où Uber s’implante, les gouvernements sont assis entre deux chaises : la loi est du côté des taxis, on comprend qu’ils enragent quand on veut supprimer leur chère licence qui est leur caisse de retraite. Mais on ne peut pas interdire simplement à Uber d’offrir un service performant grâce à la technologie. Alors, partout, les autorités cherchent à rétablir « la paix des taxis avec une solution qui s’adapte à l’évolution technologique ». En clair : « ni la flibuste, ni la préservation d’acquis corporatistes », selon la fière formule de Pierre Maudet, ministre genevois de la sécurité et de l’économie. Plus vite proclamé que réalisé ! Concilier les intérêts des taxis et de Uber, c’est un peu comme l’association de la poule et du cochon pour préparer des oeufs au bacon. La poule fournit les oeufs et le cochon, le lard :« la poule est concernée, mais le cochon est impliqué » !

10:05 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (3)

18/06/2015

Napoléonmania

Il y a 200 ans, dans une morne plaine belge, le rêve de Napoléon de dominer l’Europe s’effondre dans le bruit, la fureur et le sang. 10000 morts, 35000 blessés, 4000 disparus, 12000 chevaux tués, une boucherie à l’aveugle dans la boue et la fumée. Deux siècles plus tard, la France en extase célèbre la défaite de Waterloo : reconstitution en costumes avec des milliers de figurants, émissions spéciales, analyses d’historiens. Le grand cirque Napoléon est en marche. Un juteux business pour la région wallonne, les organisateurs ont vendu 180000 billets et ils attendent un demi-million de spectateurs. La Belgique voulait frapper une pièce commémorative de 2€ qui lui aurait rapporté 2.5 millions, mais Paris s’y est opposé Ce projet était « susceptible d'engendrer une réaction défavorable en France ». Du coup, les Anglais ricanent : la France a gagné la seconde bataille de Waterloo ! Les descendants des armées française, anglaise et allemande se sont serrés la main. Mais le président français, la chancelière allemande et la famille royale britannique ont d’autres obligations.
La Napoléonmania est incarnée jusqu’à la caricature par un avocat parisien, Me Frank Samson qui se prend pour l’empereur depuis dix ans. Comme le ridicule ne tue pas, il a enrôlé sa famille dans son impériale croisade : sa femme est l’impératrice Joséphine, son fils, lieutenant de carabinier. Selon Le Monde, « ce croyant appelle à une monarchie de droit divin, admet qu’un roi et un parlement peuvent aussi avoir du bon ». Il proclame : « La démocratie me fait très peur, c’est la loi mathématique du plus grand nombre. N’oubliez pas qu’Hitler a été élu… » Et vive l’Empereur ! Me Samson finance sa coûteuse passion avec les confortables honoraires de son étude, spécialisée dans la défense des automobilistes harcelés par la police.
Pour un observateur étranger, la Napoléonmania qui soulève la France est difficile à comprendre. D’accord, le petit caporal est une légende historique, des milliers  de livres lui sont consacrés, de pieuses légendes racontent son épopée. Selon la belle formule de Jean Tulard, le plus napoléonphile des historiens : «il part de rien pour finir… rien. Napoléon, c’est la gloire, l’amour, le désastre ». Pour les Français, Waterloo, c’est une défaite glorieuse, le symbole du panache franchouillard : tout est perdu, sauf l’honneur ! « La garde meurt, mais ne se rend pas ». Vite oubliés, les millions de morts des campagnes napoléoniennes, la France occupée, ruinée, endettée, qui a perdu ses colonies, qui est mise au ban des nations européennes ; le népotisme, l’absolutisme, la fin des libertés. La glorieuse aventure a eu un coût exorbitant que les Français ont voulu oublier.
Le plus étrange, ce sont ces milliers de « reconstituteurs » qui, chaque année, rejouent les grandes batailles napoléoniennes en finançant leur costume d’époque pour plusieurs milliers d’euros. J’ai de la peine à comprendre le plaisir qu’on peut éprouver en marchant des heures avec une lourd paquetage, à se mettre en rang, baïonnette au canon, pour tirer à 50 pas sur d’autres soldats d’opérette. On sait aujourd’hui que la boucherie de Waterloo a été provoquée par des chefs incompétents : Napoléon, le brillant stratège d’Austerlitz, ignorait où se trouvaient les troupes  anglaises et allemandes. Il faut relire la poésie tragique de Victor Hugo : « Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! - C'était Blücher. L'espoir changea de camp, le combat changea d’âme, La mêlée en hurlant grandit comme une flamme. La batterie anglaise écrasa nos carrés. La plaine, où frissonnaient les drapeaux déchirés, Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge, Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ».
L’arrogant duc de Wellington lançait ses cavaliers à l’assaut des Français, repliés en carrés meurtriers. Des milliers de pauvres hères, affamés, mal armés et mal commandés se sont fait trouer la peau pour la gloire. Après sa victoire, Wellington écrivait : »Il est impossible de penser à la gloire. L’esprit et les sentiments sont épuisés. Je suis malheureux au moment de la victoire. Je dis toujours que après une bataille perdue, la plus grande misère est une bataille gagnée ».
La France de 2015 a besoin de célébrer la défaite de Waterloo pour se souvenir avec nostalgie de sa grandeur passée, de son prestige militaire, du faste de son empire. Cette célébration héroïque lui fait oublier le chômage, la crise, la montée de l’extrême-droite, les divisions politiques et le terrible désenchantement des Français lassés des promesses jamais tenues, de l’incompétence et de la corruption de ses politiciens.
L’historien Jean Tulard a peut-être raison quand il affirme : « Le vrai vainqueur de la bataille de Waterloo, c’est Cambronne ».








15:15 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (1)

16/06/2015

Air France en danger de mort ?

Air France illustre sans le vouloir la martiale formule de Jacques Chirac : « Les emmerdes, ça vole en escadrille ». Les emmerdes, le PDG  de la compagnie en a plus que son lot : un demi-milliard d’euros de pertes au premier semestre ; une grève des pilotes, l’automne dernier, qui lui a coûté 330 millions; un syndicat de pilotes, le SNPL, qui traîne les pieds pour respecter ses engagements de gains de productivité, ce qui a conduit Air France à attaquer en justice ses pilotes !
Le groupe Air France-KLM prend en pleine figure le tsunami de la concurrence des compagnies à bas prix et des dragons du Golfe qui lui piquent des passagers et du fret. Il clame fièrement son objectif : « Avec Perform 2020, le Groupe Air France affiche une ambition claire, faire d'Air France au sein d'Air France-KLM, un acteur européen majeur dans la concurrence mondiale ». Air France se rengorge :  elle a reçu le prix de « la meilleure restauration au monde offerte dans un salon de première classe. Le restaurant propose ainsi une offre de mets signés Alain Ducasse, ainsi que les plus grands crus de la cave Air France. Un bar est également à disposition des clients, proposant une carte de savoureux cocktails. Un pur moment de détente dans un véritable havre de paix. »
Ca, c’est pour la galerie ! La réalité, c’est que les passagers désertent Air France, à cause des grèves à répétition, que le « hub » (la plateforme aéroportuaire) de Roissy qui permet de rabattre les passagers vers Air France est mal relié à Paris par une autoroute embouteillée et un métro saturé. Pour survivre, Air France lance plan sur plan d’économies, casse les prix, licencie, ferme des destinations et supprime des vols. Pas très bon pour l’image !
Et voilà que les médias français enfoncent le clou : « Désastre collectif à la tête d’Air France » (Le Monde), « Air France en danger de mort » (Le Point), « La direction d’Air France déclare la guerre à ses pilotes » (Le Figaro). Pour la promotion, on a connu plus encourageant ! Tout le monde pointe du doigt le SNPL, le syndicat majoritaire des pilotes, accusé de corporatisme dans la défense de ses intérêts. Les pilotes s’étranglent quand le président de la République décore de la Légion d’honneur le PDG de Qatar Airways, dont la compagnie aurait reçu 17,5 milliards d’euros de subventions en dix ans et qui pourrait accéder aux aéroports français.
Ces princes du ciel oublient de préciser que le salaire d’un commandant d’A320 peut atteindre € 15000 euros brut par mois chez Air France, contre seulement € 7800 chez Qatar Airways. Ils ne volent que 630 heures de vol par an contre 840 heures chez Qatar Airways. Ils ont droit à des billets à prix préférentiel , ainsi que des assurances et une retraite très confortables. Le syndicat des pilotes a obtenu que Air France recule sur son projet de compagnie nationale à bas coût dont les pilotes serait moins payés.
Ce que les pilotes ne veulent pas voir, c’est que l’avenir d’Air France, et donc le leur, est sombre. La compagnie perd de l’argent et des passagers. Elle ne doit pas compter sur l’Etat endetté, qui détient 16% du capital et qui la soutient comme la corde soutient le pendu. En septembre, le premier ministre avait mis le marché en main du PDG d’Air France, selon Le Monde : abandon du projet de compagnie à bas coût contre l’arrêt de la grève. Si les pilotes d’Air France lisaient les statistiques d’IATA, qui regroupe 260 compagnies et 83% du trafic aérien mondial, ils sauraient que les marges bénéficiaires sont « minces et fragiles » : un passager rapporte un bénéfice de $ 8.27. Une misère, quand Apple gagne $ 177 sur chaque iPhone vendu. Aux Etats-Unis, l’avion rapporte 5.2%, en Europe, seulement 2.5%.
Aucune compagnie aérienne n’est éternelle. Dans mon pays, la Suisse, on est encore traumatisé par le 2 octobre 2001, quand la flotte de Swissair a été clouée au sol parce que la compagnie n’avait plus d’argent pour payer le kérosène. Ses dirigeants avait la folie des grandeurs, ils achetaient à tour de bras leurs concurrents, sans comprendre que les temps avaient changé depuis la guerre du Golfe et que les compagnies low cost allaient faire la peau des belles du ciel aux tarifs exorbitants. Swissair a été avalée par le géant allemand Lufthansa et gagne de l’argent.
Air France vaut 1.89 milliard d’euros à la Bourse, mais, mardi, l’action a perdu 3.37%. Comme le souligne méchamment un commentateur : « AF, c’est la baisse du jour tous les jours ».
Face à Air France en pleine tempête, Qatar a été nommée « meilleure compagnie du monde ». Son PDG dénonce l’inefficacité des compagnies européennes paralysées par leurs syndicats. Pour répondre aux accusations de subventionnement, il  se permet même d’accuser les géants américains de protectionnisme. Qui sait si demain, l’émir du petit Etat pétrolier ne va pas vouloir se payer un concurrent européen, par exemple Air France ? Ce jour-là, les pilotes d’Air France n’auront plus que leurs yeux pour pleurer leurs beaux salaires et leurs horaires de travail confortables !

21:59 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)