15/11/2016

L’ange noir de Trump

Stephen Bannon, ce nom ne vous dit rien ? Pourtant, il est devenu l'un des hommes les plus puissants à Washington. C'est lui qui a dirigé la campagne qui a envoyé Donald Trump à la Maison-Blanche. Le président élu vient de lui confier la mission de stratège en chef. Bannon aurait pu devenir Chief of staff, c’est à-dire le bras droit du président. Mais Trump lui a préféré Reince Priebus, le chef du comité national républicain, qui aura la rude tâche de réconcilier le président élu avec les caciques de son parti.
Stephen Bannon est un personnage redoutable et sulfureux. Cet ancien banquier chez Goldman Sachs parle le même langage que Trump. Comme lui, il déteste l’establishment : les démocrates, les Clinton, les Bush et les journalistes. Le magazine Bloomberg Politics, qui appartient au milliardaire Michael Bloomberg, l’ancien maire de New York, l’a décrit comme « le plus dangereux opérateur politique en Amérique ». C’est Bannon qui a fait tomber John Boehner, le speaker républicain de la Chambre des Représentants. Lui aussi qui a mis fin aux espoirs de Jeff Bush. Lui enfin qui a eu la peau d’Hillary Clinton en montant contre elle « une vaste conspiration d’extrême-droite ». Pendant la campagne électorale, probablement la plus «sale» dans l'histoire des États-Unis, c’est Bannon qui aurait soufflé à l'oreille de Donald Trump ses attaques contre Hillary Clinton (« corrompue », « folle », « infidèle »), contre les musulmans ( «des animaux », «des terroristes ») et contre les Mexicains (« drogués », « criminels », « violeurs »). C’est certainement lui aussi qui a suggéré à Trump ses remarques sexistes contre les femmes. Pour déstabiliser Hillary Clinton, lors du dernier débat avant les élections, Bannon a même fait inviter trois femmes qui affirmaient avoir eu des relations sexuelles avec Bill Clinton.
Dans toutes les campagnes électorales aux États-Unis, les candidats ont recours à des officines qui lancent des «boules puantes», c’est-à-dire des révélations sensationnelles pour détruire leurs adversaires. A ce jeu-là, Stephen Bannon est passé maître. Avant de diriger la campagne de Donald Trump, il a été le patron du site Internet Breitbart News, qui diffuse des messages racistes et des théories conspirationnistes : Obama «n’est pas né aux Etats-Unis», il a «importé des musulmans haineux», « le planning familial travaille pour l’holocauste». Ce pilonnage idéologique a été le fer de lance des activistes d’extrême droite qui ont soutenu la candidature de Donald Trump, ceux que les Américains appellent « Alt-Right », un groupe de suprémacistes blancs, antisémites et racistes.
Ce qui rend Stephen Bannon redoutable, selon Bloomberg Politics, c’est qu’il a mis au point une méthode pour influencer la politique, en mariant les attaques classiques dans les médias avec une approche sophistiquée basée sur une recherche des faits contre ses ennemis politiques. Il a financé une enquête rigoureuse et dévastatrice publiée sous le titre : « Clinton Cash : l’histoire secrète, comment et pourquoi des gouvernements étrangers et le business ont aidé Bill et Hillary à devenir riches ». Bannon a compris que « ce sont les faits et non les rumeurs qui trouvent un écho auprès des meilleurs journalistes d’investigation ». Il a donc fourni aux médias influents, comme Newsweek, ABC News ou la célèbre émission de CBS «60 Minutes» des scoops sur la « corruption » des Clinton. Le respectable New York Times a même publié en «une» les informations tirées du livre «Clinton Cash». Bannon a utilisé le Times comme un corps dans lequel il a inoculé un virus. Bannon jubile : « Nous avons les quinze meilleurs journalistes d’investigation des quinze meilleurs journaux du pays qui pourchassent Hillary Clinton ». Avec un parfait cynisme, il a compris que la plupart des lecteurs ne sont pas intéressés par des faits, mais par leur dramatisation, une histoire croustillante avec des héros et des vilains. Son site Internet Breitbart News, qui, est regardé par 21 millions d’Américains chaque mois, a mis en scène les immigrants mexicains, Daesh et les émeutes raciales, présentés comme « l’effondrement des valeurs traditionnelles ».
Stephen Bannon à la Maison Blanche, c’est un symbole de l'Amérique raciste au cœur du pouvoir. Les leaders démocrates ont tous condamné cette nomination et les médias qui ont soutenu Hillary Clinton s’inquiètent pour la liberté de la presse. Ils craignent que le site Internet Breitbart News ne devienne une annexe de la Maison Blanche et le bras armé de la communication de Donald Trump. Les journalistes français ont aussi des raisons de s’inquiéter : Breitbart News vient d’annoncer qu'il va ouvrir un bureau à Paris « où la droite populaire est en hausse ». Et Marion Maréchal Le Pen a affirmé : «Je réponds oui à l'invitation de Stephen Bannon, directeur de la campagne Trump, à travailler ensemble ». Le tsunami Trump n’a pas fini de déferler !

00:30 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (0)

01/11/2016

Merci pour la question

Pour Hillary Clinton, les emmerdements volent en escadrille, selon la fameuse expression de Jacques Chirac. Après l’affaire des emails qu’elle a envoyés de son serveur privé, après la nouvelle enquête du FBI sur les emails trouvés sur l’ordinateur de sa plus proche conseillère, nouvelle tuile : le réseau WikiLeaks révèle que la présidente du Comité national démocrate, Donna Brazile, a passé à Hillary Clinton une question avant un débat organisé par la chaîne CNN, dont elle était analyste politique.
Vous me suivez ? CNN payait une célèbre supporter démocrate pour faire à l’antenne des commentaires politiques sur la campagne présidentielle, alors que la chaîne sponsorisait un débat télévisé. Bien sûr, CNN jure ses grands dieux que Donna Bazile n’avait pas d’informations sur le contenu du débat. N’empêche qu’elle a transmis au directeur de campagne d’Hillary Clinton une précieuse information. Selon le New York Times, une participante au débat poserait la question : si elle était élue, que ferait Hillary Clinton pour aider les gens de Flint, dans le Michigan, qui ont été empoisonnés par le plomb contenu dans l’eau ? Ce problème était un scandale national, à cause du laxisme des autorités locales et une sacrée patate chaude pour la candidate démocrate. WikiLeaks révèle une belle confusion des genres entre information et militantisme politique. Et un méchant coup à l’impartialité de CNN, qui a fait un excellente audience avec les débats électoraux et de juteux contrats publicitaires.
Pour un journaliste, ce cas d’école pose un autre problème : est-ce qu’il faut donner à l’avance ses questions avant une interview ou un débat ? Bien sûr que non. L’interview, c’est un dialogue et une confrontation, c’est poser des questions pour obtenir des réponses. Et relancer l’interlocuteur tant qu’il ne répond pas. Le journaliste doit donner le sujet de l’interview et ses thèmes, pas les questions. Sinon l’interview sera un catalogue de questions et de réponses préparées par le service de com’. Ce n’est plus de l’information, mais de la communication. Le journaliste est corseté dans un exercice sans spontanéité et sans possibilités de relancer l’interviewé.
Durant ma carrière à la télévision suisse romande, je me souviens d’une stupéfiante interview d’un diplomate suisse à New York. Mon confrère avait eu la malencontreuse idée de lui donner à l’avance le texte des questions. A la première question, l’ambassadeur répondit sans rire : la réponse à cette question est contenue dans ma deuxième réponse. Du coup, le cameraman avait cadré le micro ! J’ai toujours résisté aux pressions de mes interlocuteurs pour connaître à l’avance mes questions. Parfois, j’ai dû céder quand c’était une condition non négociable.
Lorsque j’avais organisé un débat télévisé avec Elisabeth Kopp, chef du Département de  Justice et Police, son conseiller avait exigé les questions pour qu’elle puisse se préparer. Son argument : elle parle bien français, mais elle est de langue allemande. J’avais donc envoyé par fax mes questions. Le jour du débat, la ministre était un peu tendue et j’avais bavardé avec elle pour la mettre à l‘aise. Avant d’entrer dans le studio, son conseiller s’était empressé de lui remettre un paquet de notes préparées. Elisabeth Kopp avait avoué, confuse, qu’elle avait oublié ses lunettes et qu’elle ne pouvait pas lire ces fiches. Elle avait été très bonne dans le débat, alors que son conseiller se morfondait dans un coin du studio.
En 1972, j’étais à Téhéran avec une équipe de la TV suisse pour faire une interview du Shah d’Iran dans son palais d’été. Nous étions une dizaine de journalistes suisses. La veille, le ministre à la cour chargé de l’information avait demandé à chacun de lui remettre par écrit le texte de nos questions. Une condition pour avoir l’interview. Parmi d’autres questions, j’avais candidement demandé si Sa Majesté savait qu’une de ses cousines avait été arrêtée à l’aéroport de Genève avec de la drogue dans sa valise. Le ministre de l’information s’était étranglé, on ne pose pas cette question au Shah ! Je lui avais répondu que j’espérais une réponse, car l’affaire avait choqué les Suisses. Le lendemain, j’avais bien rencontré le Shah, mais, en raison d’un agenda trop serré, le temps était trop court pour qu’il puisse m’accorder une interview. Dommage, il aurait pu me dire : merci pour la question.

19:05 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

04/09/2016

La vérité selon Le Carré

Le quotidien britannique The Guardian publie les bonnes feuilles des mémoires de l’un des maîtres du roman d‘espionnage, sous le titre « les nombreuses vies de John Le Carré, avec ses propres mots ». Pour un lecteur qui a dévoré « L’espion qui venait du froid », qui a suivi avec passion les enquêtes du maître-espion George Smiley (« Les gens de Smiley », « Comme un collégien », « La taupe »), c’est du pur bonheur. Pendant des années, j’ai attendu impatiemment chaque nouveau roman de l’écrivain prolifique retiré au fond des Cornouailles. Je suis devenu un habitué du Cirque - le nom que Le Carré avait donné au siège du service secret. J’ai découvert « Une petite ville en Allemagne », j’ai fréquenté « Un amant naïf et sentimental », j’ai baroudé au Moyen-Orient avec « La petite fille au tambour ». Après la chute de l’URSS, j’ai suivi l’auteur dans les méandres du trafic d’armes avec « Single & Single », je me suis plongé dans les sombres complots africains du « Chant de la mission » et du scandale des médicaments trafiqués dans « La constance du jardinier ». Le plus souvent en traduction, parfois en anglais pour découvrir la langue jubilatoire de Le Carré.
En 1963, en pleine guerre froide, le diplomate David Cornwell devient célèbre avec son troisième roman « L’espion qui venait du froid » publié sous le pseudo John Le Carré. Cinquante-trois ans plus tard, il écrit dans ses mémoires : « Pour le reste de votre vie, il y a un avant et un après la chute. Vous regardez les livres que vous avez écrits avant que le projecteur vous saisisse et qu’on lit comme les livres de votre innocence. » Aujourd’hui, à plus de 84 ans, il raconte ses vies et pourquoi il écrit : « Sorti du monde secret que j’ai connu, j’ai essayé de faire un théâtre pour les mondes plus larges dans lesquels nous vivons. D’abord vient l’imagination, ensuite la recherche de la réalité. Ensuite, retour à l’imagination et au pupitre devant lequel je suis assis maintenant ». La méthode Le Carré, c’est de s’immerger dans la réalité avant de la raconter. D’aller en Afrique découvrir les magouilles des trafiquants, des barbouzes et des affairistes pour écrire « Le chant de la mission ». De remplir des classeurs de notes et de renseignements sur les héros de ses romans, sur les lieux de l’action.
L’une des révélations de ses mémoires, c’est la relation de John Le Carré avec son père. Il avait déjà évoqué dans « Un Parfait espion » ce personnage flamboyant, qui a fait des affaires avec les plus célèbres gangsters de Londres, ce qui lui a valu des années de prison : « Il était un enchanteur sans illusion et un baratineur qui se voyait comme le golden boy de Dieu et il a ruiné la vie de beaucoup de gens ». Le Carré révèle qu’il a eu une enfance sans affection, entre un père violent et une mère dont il dit « à ce jour, je n’ai aucune idée du genre de personne qu’elle était ». D’où cet aveu : « Tout cela faisait de moi une recrue idéale pour les services secrets». Il décrit sa vie comme « une succession d’engagements et de fuites et, Dieu merci, l’écriture m’a gardé relativement sérieux et largement sain ».
Parmi les extraits jubilatoires de ses mémoires, ce déjeuner en 1991 avec le baron de la presse Rupert Murdoch, propriétaire du Times, qui avait publié une photo de l’écrivain et affirmé que « le rapace le Carré » avait demandé à un théâtre de Varsovie 150 £ par représentation de « L’espion qui venait du froid ». Furieux, l’écrivain avait exigé des excuses écrites du journal, un don au théâtre polonais et un déjeuner avec Murdoch. L’affaire s’était réglée au grill du Savoy. Mais, à la surprise de Le Carré, ce qui intéressait Murdoch, c’était de découvrir si le romancier savait qui avait tué Bob Maxwell, un autre baron de la presse, prétendu espion et vrai escroc qui avait ruiné le fonds de pension de ses sociétés et dont le corps avait été retrouvé en mer. Suicide ou meurtre commandé par un service secret ? Le Carré n’en savait rien, il s’était contenté de rappeler les rumeurs de la presse. Après 25 minutes, Murdoch s’était levé et était parti, laissant l’addition au romancier. « Les grands hommes ne signent pas les additions, ils laissent ça à leurs gens ».
Autre souvenir mémorable : après avoir refusé plusieurs fois une décoration, Le Carré est invité à Downing Street par Margaret Tatcher avec le premier ministre hollandais. Il profite de l’occasion pour plaider la cause des Palestiniens qu’il avait rencontrés au Liban. La dame de fer le cloue avec ces mots : « Ne me racontez pas d’histoires larmoyantes. Chaque jour, des gens font appel à mes émotions. On ne gouverne pas comme ça. Ce n’est pas juste ». Avant de lui rappeler que les Palestiniens avaient entraîné les artificiers de l’IRA, qui avaient tué un de ses amis politiques.
Ces extraits des mémoires de John Le Carré m’ont mis l’eau à la bouche. Mais dit-il la vérité ? Ou, comme écrivait Gabriel Garcia Marquez en préface de ses mémoires : “Ce qui importe, ce n'est pas la vie qu'on a vécue, mais celle dont on se souvient, et de comment on s'en souvient pour la raconter.”

19:45 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

15/06/2016

France : En direct de la manif

En mai 68, il avait fallu plusieurs heures pour que les images des manifestations violentes entre étudiants et CRS soient diffusées à la TV. Le temps de développer la pellicule et de monter les images. Fini, tout ça ! Aujourd’hui, vous vivez l’événement sur votre écran en direct de la manif. Chacun s’improvise journaliste et filme avec son smartphone ou sa camera GoPro. Facebook, Twitter, Snapchat et Periscope vous mettent au coeur de l’événement.
Mardi 14 juin, des dizaines de milliers de manifestants défilaient à Paris à l’appel des syndicats, contre la loi travail. Très vite, les affrontements entre les forces de l’ordre ont commencé avec des «casseurs» casqués et encagoulés : hôpital vandalisé, vitrines enfoncées, charges des CRS, gaz lacrymogènes - le scénario classique de la manif. Tout se passe sous l’oeil de milliers de photographes, de cameramen et de manifestants, qui postent immédiatement leurs images et leurs commentaires sur les réseaux sociaux. Comme des milliers de Français, grâce à l’application Periscope, j’ai regardé avec fascination sur l’écran de mon ordinateur les images de la manif. Comme si j’y étais, j’ai suivi le journaliste qui filmait avec sa camera GoPro, à l’avenue Montparnasse. J’ai marché au milieu des manifestants casqués et le visage protégé contre les gaz, j’ai couru avec eux pour échapper aux charges des CRS et aux lacrymogènes. Je me suis approché pour voir quand un manifestant est tombé, le visage en sang, frappé par une grenade. Pendant l’action, j’ai lu en direct les commentaires des internautes, brefs et violents : « C’est ceux qui bossent pas, ils veulent foutre la merde », « Filme les flics, pas les manifestants », « Je crois pas que c’est en France », « Sans les casseurs, vous auriez pas de congés payés».
Aujourd’hui, tous les médias utilisent Periscope pour vous raconter en direct les événements. Comme Marc Bertinelli, du Monde, Pierre Trouvé, de l’Express, iTélé et Canal+ ou Anaïs Condomines de MetroNews. Les images les plus spectaculaires sont ensuite postées sur Youtube. pour ceux qui ont loupé le direct. Periscope, c’est de l’info brute de décoffrage, ça donne à voir et ça sert aux internautes à se défouler en postant des commentaires. Tout dans l’émotion et le voyeurisme. Il n'y a pas que Periscope. Facebook a aussi créé une nouvelle application, Live, qui permet de diffuser de la video en direct.
Avec un smartphone, vous pouvez envoyer en direct dans le monde entier les images que vous filmez. Mais en quelques mois, Periscope est devenu hors contrôle. En février, le footballeur Serge Aurier insulte en direct l’entraîneur de son club, le PSG. En mars, les communicants de François Hollande diffusent en direct sa rencontre avec les salariés d’une entreprise, pour « varier les modes de dialogue et de discussion avec les citoyens, en dehors des médias classiques. ». Patatras : les commentaires orduriers et les insultes couvrent l’écran et l’émission est interrompue. Plus dramatique, une jeune femme annonce son suicide et filme en direct sa mort en se jetant sous le RER. Deux adolescents se filment en train d’agresser un passant dans la rue à Bordeaux. Dernier dérapage : le terroriste qui a assassiné deux policiers se filme en direct sur Facebook, pour revendiquer ses meurtres et son allégeance à Daesh. Selon le journaliste spécialisé David Thompson, « la vidéo a été vue par 98 personnes avant d’être retirée onze heures après sa diffusion ». Cela a notamment permis à la police de l’identifier rapidement.
D’une application ludique sur les réseaux sociaux, Periscope est devenue en quelques mois un outil d’incitation à la violence et une arme de guerre idéologique. Periscope et Facebook expliquent benoîtement qu’il est interdit de diffuser en direct des images violentes ou incitant à la violence, mais qu’ils ne peuvent pas surveiller les directs videos. Ils attendent que les utilisateurs leur signalent si les règles ont été respectées. Ben voyons, on ne va pas tuer la poule aux oeufs d’or : Periscope et Facebook Live sont les applications les plus téléchargées et elles rapportent des millions en publicité !
Le droit est totalement inadapté aux flux de video en direct. Comme l’explique Le Monde : « Si les autorités découvrent un contenu répréhensible sur Facebook, en live ou non, elles vont alors notifier le réseau social qui devient responsable et sera sommé de retirer le contenu « promptement». Selon un avocat spécialiste des nouvelles technologies, « promptement » signifie parfois un week-end ! « Le système est pensé pour des contenus publiés en différé », explique-t-il, « avec Periscope et Facebook Live, le temps que l’on retire, l’opération est souvent terminée ». La seule riposte que la police a trouvé : « Ne contribuez pas à la diffusion de photos malveillantes, de les partagez pas, signalez-les sur le portail du gouvernement ». Devant ces dérapages, il faut écouter le neurologue Lionel Naccache : « Notre société hyperconnectée est au bord de la crise épileptique …elle n’a plus de regards sur ses propres actions».

 

23:49 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (2)

06/06/2016

Mohamed Ali : l'envers de la légende

« Un champion d’exception, une vie exceptionnelle », « une alliance de beauté et de grâce, de vitesse et de force qui ne sera peut-être jamais égalée»,« The Greatest », « un homme plus grand que sa légende », « jamais le nègre de l’homme blanc », « le meilleur athlète du XXe siècle, l’un des plus célèbres Américains de ce temps ». Jamais peut-être un sportif n’a reçu, à sa mort, un tel déluge d’hommages. Mohamed Ali, qui vient de mourir à 74 ans, a été célébré non seulement par le monde sportif, mais par ses millions de fans, par toute l’Amérique et même par le président des Etats-Unis.
Un hommage planétaire à une icône. Tous unanimes, ses anciens adversaires, les candidats à la Maison Blanche Hillary Clinton, Donald Trump et Bernie Sanders, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon, en passant par Madonna, le rappeur Snoop Dogg, Karim Benzema et j’en oublie. Alors que Mohamed Ali avait quitté les rings et qu’il luttait depuis 32 ans contre la maladie de Parkinson. Dans un vibrant hommage, Barack Obama a affirmé : « Mohamed Ali a secoué le monde…il a été aux côtés de Martin Luther King et de Nelson Mandela, il s'est élevé quand c'était difficile, il a parlé quand d'autres ne le faisaient pas…Mohamed Ali était The Greatest. Point final. ». L’ancien président Bill Clinton prononcera son éloge funèbre.
C’est vrai, comme des millions de spectateurs, j’ai été fasciné par les images de ses combats : un colosse noir qui dansait autour de son adversaire, avant de le foudroyer et qui proclamait : « Je vole comme un papillon, je pique comme une abeille ». Un champion fort en gueule qui hypnotisait le public par ses provocations et ses coups d’éclat. Un militant politique qui s’était converti à l’islam, qui avait refusé de se battre au Vietnam et qui avait été déchu de son titre avant de remonter sur le ring, après une traversée du désert de trois ans. Un homme brisé par la maladie qui déclarait en 1987 : «Il (Dieu) m'a donné la maladie de Parkinson pour me montrer que je n'étais qu'un homme comme les autres, que j'avais des faiblesses, comme tout le monde. C'est tout ce que je suis: un homme».
Mohamed Ali est devenu une icône du sport, de l’opposition à la guerre du Vietnam et de la lutte des Noirs pour l’égalité. Et si la réalité était un peu plus complexe ? C’est ce qu‘explique, dans le Washington Times, Gerald Early, essayiste et critique de la culture américaine, professeur à l’Université Washington à St Louis, auteur de The Muhammad Ali Reader, en 1988.
Dans une chronique intitulée : «Trois faits essentiels pour comprendre Mohamed Ali», le professeur noir affirme que Ali n’était pas un avocat des droits civils pour les Noirs. La Nation de l’Islam qu’il avait rejointe en 1964 était un groupe séparatiste opposé au mouvement des droits civils. Il écrit : « Ne prenez pas la vigoureuse dénonciation de l’injustice raciale d’Ali pour du militantisme. C’était sa défense de l’orthodoxie de sa religion (l’islam) ». Secondement, toujours selon Gerald Early, Ali était conscient de son manque d’éducation, malgré sa verve. Il avait échoué aux tests de l’armée et avait été déclaré incapable de faire son service militaire. Lors d’une fameuse interview, Mohamed Ali avait déclaré : « Je n’ai pas de problème avec les Vietcongs. Les Vietcongs sont des Asiatiques noirs. (…) Je ne veux pas avoir à combattre des Noirs». Le professeur Early en fait une toute autre lecture : « En fait, l’opposition de Ali à la guerre du Vietnam était plus une réaction de panique qu’une protestation politique informée. Il ne connaissait rien à la politique de la guerre…c’était juste une réaction choquée aux reporters à propos de son refus de recrutement ».
Enfin, Ali se voyait comme comme l’anti-Joe Louis, le boxeur noir qui était devenu un symbole de la démocratie et du patriotisme durant la Seconde guerre mondiale. Ali avait cruellement et injustement critiqué ses adversaires noirs, notamment Joe Frazier, qu’il avait traité d’Oncle Tom, le Noir qui cherche les faveurs du Blanc. Pour Gerald Early, « Ali avait peu d’options pour intéresser le public à un combat entre deux Noirs sinon politiser ses combats. Cette politisation servait aussi à célébrer et à défendre sa nouvelle conscience politique d’être un homme noir ».
Mohamed Ali avait certainement une formidable volonté de gagner, il était prêt à défendre ses idées contre toute opposition et il acceptait ses faiblesses. De là à en faire un mythe de notre époque et une légende morale !
Face à toute mythologie, je n’oublie jamais la fameuse réplique du western de John Ford « L’homme qui tua Liberty Valence », quand le journaliste déclare : « A l’Ouest, quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende».

 

18:12 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (2)