27/03/2015

La poule aux œufs d’or a du plomb dans l’aile

La Suisse est vraiment un pays épatant. Ses banques sont accusées d’encourager la fraude fiscale, le blanchiment d’argent et les magouilles financières. Mais les Suisses sont viscéralement attachés au secret bancaire, qui n’existe plus offficiellement. . L’Union Démocratique du Centre (UDC), le premier parti de Suisse, voudrait même l’inscrire dans la Constitution fédérale.
Les ports francs, si vous ne le savez pas, ce sont des entrepôts géants qui abritent des milliers de chefs-d’œuvre en franchise de droits de douane et de taxes. C’est ce qui explique que Genève est devenu une capitale mondiale des ventes aux enchères de l’art. Selon un marchand d'art installé à Genève, Philippe Davet, cité par Les Echos : «Un client qui achète un tableau à New York, mais qui partage sa vie entre sa résidence américaine, son appartement parisien et sa maison genevoise, peut ne pas décider tout de suite où il va l'exposer afin d'éviter des mouvements qui généreraient des taxes supplémentaires. Au port franc, il ne paie qu'à la sortie de l'oeuvre, c'est appréciable ».
Vous ne voyez toujours pas l'intérêt des ports francs  ? « Ils sont une bénédiction pour ceux qui spéculent sur l'art : les oeuvres en transit aux ports francs sont suspendues de TVA et de droits de douane et elles peuvent être prêtées pour des expositions sans s'acquitter d'aucune taxe. Même si elles changent de propriétaires plusieurs fois lors de ventes contractées dans l'entrepôt, seul l'acquéreur final paiera son dû dans le pays de destination ». Ca y est vous avez compris : les ports francs sont de vrais paradis fiscaux, tout à fait légaux en Suisse.  Le port franc de Genève réalise un chiffre d’affaires de 23 millions de francs suisses et, selon certaines estimations invérifiables, plus de 100 milliards de francs suisses d’œuvres d’art seraient entreposés dans ses 140 000 m² d’entrepôts, à l’abri du fisc et de la douane.  Les marchands d’art et les collectionneurs du monde entier raffolent de ces facilités.
Un peu trop même aux yeux du contrôle général des finances helvétique, qui « s’inquiète de l’efficacité des contrôles de l’administration fédérale sur ces emplacements qui risquent d’être utilisés de manière abusive, par exemple dans un but d’optimisation fiscale ».  Ah, qu’en termes galants ces choses-là sont dites ! Mais c’est justement à ça que servent les ports francs : à échapper légalement au fisc.  Bien sûr, selon la loi sur le transfert des biens culturels, « depuis 2009, tout entreposeur ou propriétaire de « biens sensibles » – biens culturels, métaux précieux, diamants, armes, etc. – doit tenir un inventaire précis de ses stocks, document que les douaniers peuvent à tout moment exiger et contrôler. » En pratique, il y a peu de contrôle, par manque de spécialistes, et il est très facile  de cacher des œuvres d’art dans les ports francs. Cerise sur le gâteau, selon le chef douanier Jérôme Coquoz, cité par Mediapart : « pour l’instant, le mandat des douanes n’est pas de déterminer si un tableau déposé sous douane en Suisse a été acheté avec de l’argent déclaré ou non au fisc ». Conclusion : « Le port franc de Genève reste potentiellement une grande machine à laver ».
Après le rapport accablant du contrôle général des finances, que croyez-vous qu'il arriva ? Rien du tout ! Les ports francs de Genève appartiennent pour 86 % au canton. Ils rapporteraient chaque année 300 millions de francs suisses. Ils viennent de célébrer leur 125e anniversaire et le ministre cantonal de l’économie s’est félicité du « rôle clé » pour les finances du canton des ports francs, dont la « réputation est excellente », et qui constitue une « success story ».
Cette belle légende est ternie, depuis plusieurs semaines, par un nouveau scandale financier qui secoue les salons discrets de la finance helvétique : le dirigeant des Ports francs de Genève est en litige avec un milliardaire russe. Yves Bouvier, patron de l’entreprise familiale de transport  Natural LeCoultre, a créé à Singapour 14 sociétés financières et des ports francs géants pour les amateurs d’art asiatiques. Il joue sur tous les tableaux et il est intermédiaire pour la vente d’œuvres d’art à ses gros clients. Le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev l’accuse d’avoir surfacturé des tableaux pour plusieurs centaines de millions de francs. Bouvier a été arrêté le 28 février dernier à Monaco. Il est soupçonné d’escroquerie et de complicité de blanchiment. La justice de Singapour a bloqué ses avoirs et ceux de sa société financière, jusqu’à concurrence de 500 millions de dollars.  En attendant un procès qui n’aura probablement jamais lieu, les avocats des deux parties se frottent les mains devant les juteux honoraires facturés à leurs clients russe et genevois.  Qui vous parle d’art ? il s’agit de big business, d’évasion fiscale, une « success story »helvétique. Comme l’écrit Isabelle Falconnier dans le magazine suisse L’Hebdo : « Comment en est-on arrivé à un système où des toiles peintes par des crève-la-faim, il y a un siècle, valent autant que le PIB de certains pays? Qui sont ces gens qui confisquent l’art pour le planquer dans des coffres-forts géants à Genève ou Singapour d’où ils ne voient plus jamais la lumière du jour, d’où plus un regard humain ne s’abreuve à leur source? »

12:26 Écrit par schindma dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0)

02/08/2014

Hommage à Bernard Béguin

Bernard Béguin, qui vient de disparaître à l’âge de 91 ans, était un grand journaliste à l’ancienne. Il fut mon rédacteur en chef au Journal de Genève et mon premier maître en journalisme. Je revois encore sa longue silhouette, son élégance britannique, son regard amical derrière ses lunettes, sa manière d’écouter, j’entends sa voix douce au téléphone : Béguin. Il m’avait engagé sur un coup de téléphone. Le Journal de Genève cherchait un jeune journaliste pour sa rubrique étrangère. Je terminais mes études à l’Institut de hautes études internationales. Quelques semaines plus tard, je franchissait la porte du vieil immeuble de la rue Général-Dufour, à Genève. J’étais admis dans le saint des saints de la haute bourgeoisie et du libéralisme protestant genevois ! 

Le Journal dirigé par René Payot était une petite rédaction d’individualistes. Olivier Reverdin, directeur, conseiller national et professeur de grec à l’Université, envoyait chaque semaine son édito de politique fédérale, rédigé dans le train. Eugène Fabre, au passé bien connu d’extrême-droite, menait d’une main de fer le secrétariat d’édition, toute en assurant d’une plume féroce la critique théâtrale.  Jean-Daniel Candaux, brillant spécialiste de Voltaire, avait été chargé de la politique genevoise où il brocardait les notables. Le jeune avocat Alain Hirsch mettait ses compétences au service de la rubrique économique. Georges Duplain régnait en maître comme correspondant à Berne. Walter Weideli animait la rubrique littéraire, l’un des fleurons du quotidien, où il avait réussi à convaincre la direction de mener une collaboration avec un journal de Varsovie, - en pleine guerre froide - avant d’écrire sur le baron Necker, ministre des Finances de Louis XVI,  une pièce intitulée « Le banquier sans visage », qui avait fait scandale à Genève.

Bernard Béguin menait cette barque d’une main ferme, sans élever la voix. Chaque matin, la conférence de rédaction réunissait les journalistes dans le bureau de René Payot. Tout le monde était debout, la séance était vite enlevée, les rôles distribués et Payot proposait l’édito, qu’il rédigeait à la main en « pattes de mouche » que seul le chef d’atelier parvenait à déchiffrer. J’ai pris ma première leçon de journalisme en avril 1961, lors du putsch des généraux en Algérie, qui ont tenté de soulever l’armée et les pieds-noirs pour maintenir l’Algérie Française. J’étais noyé sous l’avalanche de dépêches que crachaient les télex. Comment raconter l’histoire qui s’emballait, comment vérifier ? Bernard Béguin gardait la tête froide. La Der comprendrait à gauche le récit des événements vus de Paris, à droite, le récit vu d’Alger et au milieu le commentaire du rédacteur en chef. 

Bernard Béguin était un spécialiste de politique étrangère, dont il connaissait les acteurs et les rouages. Bien informé, notamment grâce aux contacts personnels de Payot avec le monde politique français, il rédigeait des éditoriaux qui faisaient autorité en Suisse et à l’étranger. Il m’avait appris - je ne l’ai pas oublié - que lorsqu’une négociation est rendue publique, c’est qu’elle a échoué. Il savait qu’un journaliste ne doit jamais écrire tout ce qu’il sait. Il m’a raconté son entretien confidentiel avec le colonel Antoine Argoud, la cheville ouvrière du putsch des généraux, pilier de l’OAS, condamné à mort par contumace. L’officier putschiste en cavale avait passé deux heures dans le bureau de Béguin pour lui raconter sa guerre pour l’Algérie française. Le journaliste n’avait pas osé prendre des notes. Il n’avait même pas pu prévenir sa femme qu’il ne serait pas là pour le repas. Il craignait que le colonel pense qu’il appelait la police ! Après le départ du colonel putschiste, Béguin avait frénétiquement rédigé un mémo sur son entretien, mais rien n’a paru dans le Journal de Genève. Un scoop, ce n’était pas le genre de ce gentleman du journalisme. 

Je l’avais retrouvé à la Télévision romande où il était devenu directeur des programmes, après le putsch des jeunes Turcs du journal qui l’avaient privé de son poste. Ce n’était pas un homme de télévision. Mais ses commentaires lucides, bien écrits et dits d’une voix claire passaient bien à l’écran. Il avait même trouvé un truc pour conclure : il mettait dans la poche de son veston le stylo qu’il tenait en main. Ce grand journalisme avait aussi une haute idée de son métier et de l’éthique de la profession. Il avait écrit un petit ouvrage à l’intention de ses jeunes confrères : « Journaliste, qui t’a fait roi ? » Il racontait : « un jeune et brillant journaliste de la Télévision déclarait : Nous sommes là pour déranger. - Ah ? et qui vous en a chargé ? Ainsi le vétéran posait lui-même la question: «Qui t'a fait roi?» Avons-nous vraiment, comme Napoléon, pris la couronne des mains du pape pour la poser nous-mêmes sur notre propre tête ? » Une leçon de modestie et de rigueur professionnelle qui restera sa marque.

 

 

 


 

20:08 Écrit par schindma dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0)