24/03/2015

« Mon royaume pour une tombe »

Les Anglais ne font jamais les choses comme tout le monde. 530 ans après sa mort, ils enterrent en grandes pompes leur roi le plus haï, Richard III. Un tyran sanguinaire, assassin de ses neveux, jaloux de son frère, usurpateur du trône. « Richard est un affreux bossu qui se décrit lui-même comme « mal façonné » et « déformé, inachevé », incapable de faire le beau devant une nymphe impudique aux pieds légers. » Richard III ? Mais oui, c’est le roi qui hurlait : « A horse! A horse! My kingdom for a horse! ». « Un cheval, un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! » au cinquième acte de la tragédie de Shakespeare, avant de mourir massacré par ses ennemis à la bataille de Bosworth, en 1485. Bref, un souverain affreux auprès duquel le cruel Louis XI passerait presque pour un roi débonnaire.
Sa mort a été comme sa vie : une tragédie. Le grand philosophe et homme politique Thomas More l’a décrite comme un «spectacle misérable », son corps « écartelé comme un veau, la tête et les bras pendant d’un côté de son cheval et les jambes de l’autre ». Ce jour d’août 1485, Richard a perdu la vie, sa couronne et la dynastie des Plantagenets. La dépouille sanglante du roi Richard a été enterrée à la hâte, nue, sans cercueil, dans une église qui a été détruite en 1585. Au XVIIe siècle, personne n’a pu retrouver la tombe royale. Ce n’est qu’en 2012 que son squelette a été retrouvé sous un parking, à Leicester. Grâce à son ADN, comparé à celle d’un de ses lointains descendants, et à la datation au carbone 14, les experts sont formels : le crâne et les ossements sont bien ceux du roi maudit.
Dimanche 22 mars, le roi Richard III, le dernier des Plantagenêts, a été enterré avec tous les honneurs, à Leicester, après une parade royale devant des centaines de milliers d’habitants, dont certains lançaient des roses blanches en direction du cercueil.  Le maire a présidé « la réception des restes du roi Richard III par la grâce de Dieu, roi d’Angleterre et de France et seigneur de l’Irlande ».  Le duc de Gloucester, qui porte le titre  détenu autrefois par le roi Richard, représentait la famille royale, « comme si la tragédie de Bosworth et le changement de régime ne s’était jamais produits, lorsque la couronne tombée de la tête sanglante de Richard a été placée sur celle de Henry Tudor ».  Parmi les invités de marque, Michael Ibsen, un Canadien vivant à Londres, le 16e grand-neveu du roi Richard, dont l’ADN a permis d’identifier le squelette royal.
Mais tout le monde n'a pas succombé à la Richardmania. Des descendants lointains du roi auraient voulu qu'il soit enterré à York, dont la cathédrale a été restaurée à grands frais. D’autres, comme Paul Lay, éditeur du magazine History Today, a décrit Richard comme « l’un des pires monarques britanniques, un usurpateur qui a ordonné le meurtre d’enfants » et a posé la question qui fâche : « que célèbre-t-on ? » Dans The Telegraph, un lecteur commente sans illusions :  « À cette époque, tous les rois étaient des traîtres et des meurtriers. En quelque sorte, c’était une partie du métier. Le pouvoir changeait de mains ou était détenu par des règles semblables à celles de la mafia. Le plus impitoyable et le plus violent gagne. Toute tyrannie est ainsi ».
Cette quasi-canonisation pour un roi détesté révèle notre fascination morbide pour la mort des rois et le culte des saints au Moyen Âge, quand on touchait les ossements sacrés pour être guéri. Selon The Guardian : « Le tintamarre à propos de l’enterrement du roi suggère une nostalgie malsaine pour notre passé royal et ne rend pas service à une jeune société multi-ethnique ».  Après tout, Leicester a d’autres grands hommes à célébrer, comme Tomas Cook, l’inventeur du tourisme moderne, où George Fox, le fondateur des Quakers.  Et The Guardian d’enfoncer le clou :  les funérailles extravagantes du roi Richard « peuvent attirer les touristes et  aider à vendre des dramatiques télévisées en costume, mais elles perpétuent l’image  d’une nation obsédée par son passé royal, par le royaume de fantaisie de Ruritania, fondamentalement hors contexte. Il est difficile de voir pourquoi les étrangers viendraient dans ce pays pour rechercher l’innovation technologique et le dynamisme industriel ».
530 ans après sa vie scandaleuse et sa mort ignominieuse, que le roi Richard repose en paix à Leicester et qu'il oublie son rêve funeste à la veille de sa dernière bataille, selon Shakespeare  : «De par l'apôtre Paul, cette nuit des fantômes/ Ont mis plus de terreur dans l'âme de Richard/ Que dix mille soldats réels ne pourraient le faire »




19:35 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

22/03/2015

Elections, piège à c…

Si on vous demandais de voter pour un binôme - en français, un candidat et une candidate par canton - aux élections départementales, sans vous dire exactement quels sont les pouvoirs de  ces conseillers généraux, qu’est-ce que vous feriez ? Vous voteriez avec les pieds pour le premier parti de France : les abstentionnistes. C’est exactement ce que plus d’un Français sur deux a fait, dimanche dernier. Pourquoi deux candidats de sexe différent ? Mais pour la parité, stupide ! Aujourd’hui, dans les assemblées régionales, 80% des conseillers sont des hommes. Surtout des retraités et des fonctionnaires. Alors, le gouvernement a redécoupé les cantons et imposé la parité. Et tant pis si le résultat, c’est qu’il y aura plus de conseillers élus qu’avant, alors que le nombre de cantons a diminué. Le fameux millefeuilles administratif est vraiment le dessert préféré des Français !
Les élections  départementales passionnent les partis, qui y voient une simulation grandeur nature de ce qui pourrait se passer en 2017 lors de la présidentielle. Le premier ministre et le patron de la CGT ont flingué à tout va Marine Le Pen, qui compte bien ramasser la mise de ce poker menteur. Comme prévu, les socialistes ont pris une déculottée, les droites (UMP, centristes et leurs satellites) ont repris du poil de la bête et le  Front national a pavoisé en se proclamant « premier parti de France ». En réalité, c’est dimanche prochain - premier jour du printemps - que les choses sérieuses vont commencer : il faudra départager les candidats au second tour et décider si on s’allie ou non avec le FN pour barrer la route au PS ou à l’UMP. Et là, ça va cogner dur ! On se régale déjà d’entendre les leaders politiques s’affronter sur les plateaux de télévision, en affirmant tous qu’ils ont gagné.
Ces gesticulations politiciennes, les Français s’en foutent. Ils sont écrasés par la crise, le chômage et les hausses d’impôts. Ils en ont marre des promesses électorales jamais tenues. D’ailleurs, la plupart des candidats n’ont pas osé afficher leur couleur politique. Ils ont enfilé leur tenue de camouflage. Au lieu de PS, UMP, ils ont préféré présenter des listes au nom rassurant, comme à Alès dans le Gard : « Alès Ré-unie » pour le Front de gauche ; « Le bon sens gardois » pour l’UMP. Mais les électeurs ne sont pas dupes, ils savent depuis longtemps la couleur politique des candidats pour qui ils voteront..ou pas. Ne leur demandez pas s’ils ont lu les programmes électoraux ou même parcouru les tracts déposés dans leur boîte à lettres. Ils se souviennent sûrement des rodomontades de Georges Frêche, le truculent président du Languedoc-Roussillon, un fin renard politique au langage de charretier : « Des gens intelligents, il y en a 5 à 6 % ; moi je fais campagne auprès des cons…Dans ma carrière, j'ai fait trois campagnes intelligentes où je parlais aux gens d'emploi, d'économie, d'investissements, et je les ai perdues. Et j'ai fait vingt-sept campagnes rigolotes, à raconter des blagues de c..., et je les ai toutes gagnées. »
Ces électeurs ingrats n’ont aucune pitié pour les conseillers sortants battus aux élections. Actuellement, un élu battu touche une indemnité de fin de mandat pendant six mois. «Un maire battu aux élections n'a pas le droit à Pôle emploi. Il s'agit que les élus n'aient pas moins de moyens que le reste de la population parce que ça peut freiner les ambitions de ceux qui voudraient s'engager», explique le député PS Philippe Doucet, rapporteur du texte qui prévoit que l’indemnité sera versée pendant un an et que les battus pourront « transformer leur expérience en diplômes via le système de validation des acquis, une mesure qui vise à faciliter le reclassement en entreprise ». La loi sur le statut des élus n'a pas pour seul objectif d'atténuer le choc des défaites électorales, mais surtout de diversifier le profil des élus, en facilitant l'engagement des salariés du secteur privé et des femmes notamment. Pas de chance, la loi a été votée à l’unanimité, mais elle n’entrera en vigueur qu’au 1er janvier 2016. Des milliers de braves conseillers qui se sont dévoués pendant des années pour leur canton vont se trouver au chômage technique, sans pouvoir s’inscrire à Pôle emploi. Plus dure sera la chute : du jour au lendemain, vous n’êtes plus celui à qui on vient demander d’engager son cousin à la mairie ou une subvention pour son club de pétanque. Vous n’existez plus socialement, vous êtes Pierre X, celui dont on se moque à l’apéro : tu sais le candidat qui a pris une veste aux élections ! Selon la célèbre maxime : « En politique, on succède à des imbéciles et on est remplacé par des incapables. ».



18:24 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

08/03/2015

Pas de fumée sans feu

8 mars, journée mondiale de la femme. Pour célébrer l’événement, François Hollande a reçu à l’Elysée cent Françaises méritantes. 100 femmes pour le président célibataire ! Plus belle la vie. Un beau thème pour Plantu, le dessinateur impertinent du Monde. Silence dans les rangs, on cesse de ricaner ! Pourtant, le président a oublié d’inviter une Française méritante : Mme Josiane Boussicot. Vous n’avez jamais entendu son nom. Vous devriez pourtant. C’est elle qui est à l’origine de l’obligation d’installer chez tous les Français un détecteur de fumée dès le 8 mars. Sa fille est morte dans l’incendie de sa maison, en 2002. Mme Boussicot mène un combat pour imposer dans tous les foyers de France un détecteur de fumée.  La France est l’un des derniers pays de l’Union européenne où ça n’est pas obligatoire. 20% des foyers français seulement ont installé un détecteur, à fin 2014.
Ça n’a pas été sans mal : une loi a été votée, en septembre 2005, mais elle n’a été promulguée  qu’en mars 2010. Pourquoi ? Parce que les assurances incendie ne voyaient pas leur intérêt. De toute façon, tous les propriétaires ont l'obligation de s'assurer contre les incendies. Finalement, les détecteurs de fumée, qu’on appelle aussi DAAF, pour détecteur avertisseur autonome de fumée, ne deviennent obligatoires dans les logements que le 8 mars 2015. Dix ans pour appliquer une loi qui permet de sauver des vies,  on a vu plus efficace !
Attendez, ne criez pas victoire trop vite. Les détecteurs de fumée sont obligatoires, une attestation d'installation sur l'honneur doit être envoyée à la compagnie d'assurance. Mais la réglementation ne prévoit aucune sanction en cas de non installation et si un incendie se produit, l'assureur "ne peut se prévaloir du défaut d'installation du détecteur pour s'exonérer de son obligation d'indemniser les dommages", selon les textes officiels. Plus sérieux et responsable, tu meurs !
Les fabricants et les distributeurs de détecteurs ont flairé la bonne affaire.  Depuis plusieurs mois, les médias  répètent le même message : le 8 mars, vous devez avoir votre détecteur de fumée. Du coup, les  grandes surfaces et les magasins de bricolage multiplient les campagnes publicitaires, à coup de statistiques effrayantes et invérifiables : « les incendies domestiques font quelque 800 morts et plus de 10.000 blessés chaque année en France ».
Des détecteurs de fumée comme s’il en pleuvait : Bosch, Livebox, Chacon, Tibelec,  Flamingo.  On dirait le lancement d’un nouveau produit Apple.  Sauf que les consommateurs ne se ruent pas sur les détecteurs de fumée, parce qu’ils sont perdus devant la multiplication des modèles. On en trouve à tous les prix, de 6 à 109 euros, mais tous ne se valent pas. L'association de consommateurs UFC-Que Choisir a fait des tests. Les résultats  sont édifiants : les plus chers ne sont pas forcément les meilleurs. Et quatre modèles testés sont à éviter parce qu’ils sont dangereux.
Pourquoi ? Parce que la réglementation a des failles. Selon UFC-Que Choisir, « la conformité relève en partie de la loterie ».  Il y a bien une norme européenne conforme à la norme française, qui est vérifiée en usine par un laboratoire indépendant. Le problème, c'est que les tests sont faits au lancement de la production, et qu’ensuite, il n’y a plus de contrôle. « C’est là que le bât blesse : qu’ils sortent conformes ou non, tous ses détecteurs arrivent en règle sur le marché. Et quand les autorités révèlent un problème, elles font un rappel du détecteur lot par lot, sans jamais s’attaquer au numéro de certificat détenu par le site de production. Résultat, des usines chinoises continuent à fabriquer à la fois du conforme et du non-conforme«  C'est du propre ! on achète un appareil qui peut sauver des vies et il ne sert à rien, il est même peut-être dangereux.
Vous n’avez encore rien vu : des commerçants peu scrupuleux proposent par démarchage des appareils hors de prix. Et même un service d’entretien à plus de 100 €,  pour des détecteurs qui n’en ont pas besoin.  L'arnaque aux détecteurs de fumée, c’est la dernière combine pour attraper les gogos. Alors, les consommateurs attendent d’y voir plus clair, et, de toute façon, dans la plupart des magasins, il y a rupture de stock pour les détecteurs de fumée. Alors, l’obligation est reportée au 1er janvier 2016.
Les consommateurs n'aiment pas qu’on les prenne pour des charlots. Il se souviennent très bien qu'il y a quelques années, le gouvernement avait rendu obligatoires les éthylotests dans les voitures.  Pas question de prendre le volant sans avoir contrôlé son taux d’alcoolémie. Il fallait avoir deux tubes et deux sachets plastique dans sa voiture, mais il n’y avait pas de sanctions. Un an plus tard, l’obligation était levée, les commerçants se retrouvaient avec des stocks d’invendus et le fabricant licenciait son personnel. Ainsi va la France. On y légifère sur tout, mais les décrets d’application sont publiés des années plus tard. En attendant un nouveau décret qui annulera le précédent. Faire et défaire, c’est toujours gouverner !




19:16 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

29/01/2015

RATP : un nez cassé pour un million

Les syndicats français sont des champions pour détourner le droit de grève. Un conducteur du métro vient en aide à un passager qui a tiré le signal d’alarme, après avoir eu la main coincée dans une porte. La victime lui donne un coup de tête qui lui casse le nez et s’enfuit. Tous les conducteurs de la RATP décident un « arrêt de travail spontané » et paralysent les transports publics parisiens. C’est une pagaille monstre, plus d’un million de passagers sont bloqués. Bien sûr, agresser un fonctionnaire est un délit grave. Mais vous ne voyez pas en quoi paralyser Paris et prendre en otage un million d’usagers aide à retrouver l’agresseur ? Vous êtes vraiment à côté de la plaque !
L’« arrêt de travail spontané » , c'est l’arme fatale de la revendication à la française. Ce n’est pas une grève, qui exige un préavis de 5 jours et qui n’est pas payée. C’est, selon le droit français, « une cessation concertée : une concertation préalable des salariés doit avoir lieu mais la grève spontanée des salariés dès lors qu'elle correspond à une décision commune est licite. » On ne sait pas quand ni comment les conducteurs du métro ont pris une décision commune à 5 heures du matin. On soupçonne que ce sont les dirigeants syndicaux qui ont décidé pour leurs adhérents. Si, à chaque fois qu’un pharmacien est agressé par un toxicomane, toutes les officines de France baissaient leurs volets, le gouvernement aurait tôt fait de réagir énergiquement. Mais, avec les tout-puissants syndicats des transports publics, c'est une autre chanson. Leur capacité de nuisance est inépuisable.
Comme le dit très bien un abonné du Monde : « Ce genre d'arrêt de travail montre à quel point le service public est totalement non concerné par le respect des usagers voyageurs. Ces conducteurs savent les conséquences de leurs actes, mais ils s'en foutent. Qu'ils règlent leurs problèmes avec la direction de la RATP, mais qu'ils fassent leur boulot ou qu'ils dégagent. Il y a des centaines de milliers de chômeurs qui aimeraient travailler à leur place! »
C'est là le fond du problème : bien sûr, les syndicats manifestent leur solidarité après leurs collègue agressé. Mais ils en profitent pour faire pression sur leur direction pour faire aboutir leurs revendications. Tout le monde le sait : l’« arrêt de travail spontané », c'est un abus licite du droit de grève, toléré par le gouvernement pour avoir la paix sociale. Mieux vaut avoir un million d’usagers mécontents que des syndicat combatifs. Le problème, c'est en cédant à chaque revendication syndicale, on l'encourage l’intransigeance et la prise des usagers en otage. Depuis des années, la CGT, premier syndicat  de la RATP, et Sud rivalisent dans la surenchère pour faire aboutir leurs revendications et ils multiplient les grèves. Ils dénoncent des « méthodes de management qui ne rendent pas un collectif de travail serein, la souffrance au travail, conséquence d’une politique du chiffre, qui impact dangereusement la sécurité ferroviaire ».
Les Français qui sont matraqués par le chômage et le poids des impôts supportent de plus en plus mal ces grèves à répétition. Ils veulent bien reconnaître que les conducteurs de métro ou de bus font un métier pénible. Mais ils savent aussi qu’ils bénéficient d’un régime de retraite généreux. Ils peuvent prendre leur retraite à 50 ans, au lieu de 60. Leur patron, la RATP, finance 18,43% de leur cotisation contre 10% pour les autres salariés. C’est l’Etat qui subventionne les retraites de la RATP : 532 millions d’euros en 2011. Bien sûr, les syndicats font feu de tout bois pour préserver leurs avantages. Mais la Commission européenne a fixé son objectif : en 2019, la concurrence sera totale dans les transports. Et il faudra bien harmoniser les régimes spéciaux de retraite, très généreux et très coûteux, avec le régime général. Vous avez compris ? L’enjeu de cet « arrêt de travail spontané » va bien au-delà d’un nez cassé et d’une journée de galère pour un million de passagers de la RATP.

16:19 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (1)

10/01/2015

Museler les médias : mission impossible !

La France vient de vivre trois jours de terreur avec des attaques terroristes et des prises d’otages, qui ont causé la mort de 20 personnes : des dessinateurs de presse, des policiers, des Juifs et les terroristes. Trois jours aussi de déferlement médiatique : un tsunami d’informations, d’images, de témoignages, d’interviews en continu sur les chaînes de TV, de radio et sur les réseaux sociaux. Pendant trois jours, les Français médusés ont subi en rafales émissions spéciales, alertes info, envoyés spéciaux, images exclusives, avis d’experts du terrorisme et déclarations de responsables politiques.
Et comme à chaque événement dramatique relayé en direct par les médias, les mêmes questions se posent : les journalistes sont-ils irresponsables lorsqu’ils diffusent des images qui informent les terroristes sur l’action de la police ? C’est un dilemme vieux comme le monde médiatique. En mai 1968 déjà, Europe1 était accusé par le ministre de l’Intérieur d’aider les émeutiers à échapper aux CRS. A chaque prise d’otages, la police reproche aux médias de montrer comment elle se prépare à intervenir, parce que tout le monde sait que les terroristes aussi écoutent la radio et regardent la télévision. Et les ministres et les responsables de la police rêvent d’un monde où les cameramen ne filmeraient que ce qu’on leur permettrait, où les journalistes ne raconteraient que ce que les autorités voudraient entendre. Bref, ils rêvent de museler les médias.
Mais, en cas de crise, le monde des médias n’est pas celui des pouvoirs politiques : c’est une jungle où la concurrence est féroce entre journalistes, où chacun se bat pour avoir un scoop, une image ou un témoignage exclusif. L’envoyé spécial est sous pression de sa rédaction : qu’est-ce qu’il voit, qu’est-ce qu’il sait, que dit la police, et les témoins ? Le journaliste reporter d’images est poussé à aller toujours plus près de l’action, comme celui de France2 qui suivait les troupes de choc du GIGN qui se préparaient à donner l’assaut contre le terroriste qui avait pris en otages les clients d’une épicerie casher à Paris.
Inconscient du danger, irresponsable, le caméraman d’actualité confronté à la violence et à la mort ? J’ai été journaliste à la télévision suisse pendant 30 ans et je me souvient de ce me disaient mes copains cameramen : moi, je suis payé pour filmer tout ce que je vois, c’est toi qui décides ce que tu veux montrer au public ! Un cameraman suisse a été le seul à pouvoir filmer le drame du Heysel, le 29 mai 1985 à Bruxelles : lors de la finale de la Coupe d’Europe, des grilles de séparation et un muret s'effondrèrent sous la pression et le poids de supporters, faisant 39 morts et plus de 600 blessés. Il m’a raconté : j’avais l’oeil rivé à ma caméra, plus je m’approchais, plus je voyait les morts et les blessés. Si je ne filmais plus, personne ne verrait ce qui s’est passé.
Lors d’une prise d’otages, personne ne sait ce qui va passer, personne n’a le temps d’analyser la situation. Alors, les médias montrent en direct tout ce qu’ils voient et ce qu’ils entendent, comme le 11 septembre 2001 à New York ou comme vendredi dernier, à la Porte de Vincennes, à Paris. Les reporters s’invitent chez les habitants pour avoir une meilleure image avant l’assaut de la police. Avec tous les risques de dérapage, d’approximation et de dramatisation. Pourquoi ? Parce que nous sommes tous des voyeurs. Nous sommes installés devant notre écran ou au volant de notre voiture et nous voulons vivre l’événement en direct ! Et si le spectacle n’est pas assez dramatique, nous zappons ! Mais, aujourd’hui, les médias, ce n’est plus seulement les professionnels de l’information. N’importe qui, avec son smartphone ou son camescope, peut filmer ce qui se passe et le diffuser immédiatement sur Facebook. Comme cette séquence insupportable où on voit un terroriste achever un policier après le massacre de Charlie Hebdo.
Museler les médias ? La police peut éloigner les journalistes, arrêter la circulation et instaurer des zones de sécurité. Mais comment contrôler l’information dans un quartier de Paris, quand les habitants se mettent à leurs fenêtres pour filmer le drame et envoyer les images sur les réseaux sociaux ? Il faudrait couper Internet à des dizaine de milliers d’utilisateurs, faire intervenir des spécialistes pour brouiller les communications. Mission impossible ! « 1984 », Big Brother, le monde terrifiant imaginé par George Orwell, est-ce vraiment l’information muselée que nous voulons pour éviter les dérapages des médias ? Après le drame de ce début janvier, les journalistes devront aussi faire le bilan et se demander s’ils ont respecté leur éthique professionnelle en informant le public. Si les professionnels des médias ne se montrent pas responsables, comment pourraient-ils convaincre le public que toutes les images et tous les témoignages ne doivent pas être diffusés ? J’ai trop entendu cette excuse des internautes : nous ne sommes pas journalistes, nous n'avons pas les mêmes règles que vous et, de toute façon, vous ne nous donnez pas vraiment l’exemple !



18:59 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (1)