15/06/2016

France : En direct de la manif

En mai 68, il avait fallu plusieurs heures pour que les images des manifestations violentes entre étudiants et CRS soient diffusées à la TV. Le temps de développer la pellicule et de monter les images. Fini, tout ça ! Aujourd’hui, vous vivez l’événement sur votre écran en direct de la manif. Chacun s’improvise journaliste et filme avec son smartphone ou sa camera GoPro. Facebook, Twitter, Snapchat et Periscope vous mettent au coeur de l’événement.
Mardi 14 juin, des dizaines de milliers de manifestants défilaient à Paris à l’appel des syndicats, contre la loi travail. Très vite, les affrontements entre les forces de l’ordre ont commencé avec des «casseurs» casqués et encagoulés : hôpital vandalisé, vitrines enfoncées, charges des CRS, gaz lacrymogènes - le scénario classique de la manif. Tout se passe sous l’oeil de milliers de photographes, de cameramen et de manifestants, qui postent immédiatement leurs images et leurs commentaires sur les réseaux sociaux. Comme des milliers de Français, grâce à l’application Periscope, j’ai regardé avec fascination sur l’écran de mon ordinateur les images de la manif. Comme si j’y étais, j’ai suivi le journaliste qui filmait avec sa camera GoPro, à l’avenue Montparnasse. J’ai marché au milieu des manifestants casqués et le visage protégé contre les gaz, j’ai couru avec eux pour échapper aux charges des CRS et aux lacrymogènes. Je me suis approché pour voir quand un manifestant est tombé, le visage en sang, frappé par une grenade. Pendant l’action, j’ai lu en direct les commentaires des internautes, brefs et violents : « C’est ceux qui bossent pas, ils veulent foutre la merde », « Filme les flics, pas les manifestants », « Je crois pas que c’est en France », « Sans les casseurs, vous auriez pas de congés payés».
Aujourd’hui, tous les médias utilisent Periscope pour vous raconter en direct les événements. Comme Marc Bertinelli, du Monde, Pierre Trouvé, de l’Express, iTélé et Canal+ ou Anaïs Condomines de MetroNews. Les images les plus spectaculaires sont ensuite postées sur Youtube. pour ceux qui ont loupé le direct. Periscope, c’est de l’info brute de décoffrage, ça donne à voir et ça sert aux internautes à se défouler en postant des commentaires. Tout dans l’émotion et le voyeurisme. Il n'y a pas que Periscope. Facebook a aussi créé une nouvelle application, Live, qui permet de diffuser de la video en direct.
Avec un smartphone, vous pouvez envoyer en direct dans le monde entier les images que vous filmez. Mais en quelques mois, Periscope est devenu hors contrôle. En février, le footballeur Serge Aurier insulte en direct l’entraîneur de son club, le PSG. En mars, les communicants de François Hollande diffusent en direct sa rencontre avec les salariés d’une entreprise, pour « varier les modes de dialogue et de discussion avec les citoyens, en dehors des médias classiques. ». Patatras : les commentaires orduriers et les insultes couvrent l’écran et l’émission est interrompue. Plus dramatique, une jeune femme annonce son suicide et filme en direct sa mort en se jetant sous le RER. Deux adolescents se filment en train d’agresser un passant dans la rue à Bordeaux. Dernier dérapage : le terroriste qui a assassiné deux policiers se filme en direct sur Facebook, pour revendiquer ses meurtres et son allégeance à Daesh. Selon le journaliste spécialisé David Thompson, « la vidéo a été vue par 98 personnes avant d’être retirée onze heures après sa diffusion ». Cela a notamment permis à la police de l’identifier rapidement.
D’une application ludique sur les réseaux sociaux, Periscope est devenue en quelques mois un outil d’incitation à la violence et une arme de guerre idéologique. Periscope et Facebook expliquent benoîtement qu’il est interdit de diffuser en direct des images violentes ou incitant à la violence, mais qu’ils ne peuvent pas surveiller les directs videos. Ils attendent que les utilisateurs leur signalent si les règles ont été respectées. Ben voyons, on ne va pas tuer la poule aux oeufs d’or : Periscope et Facebook Live sont les applications les plus téléchargées et elles rapportent des millions en publicité !
Le droit est totalement inadapté aux flux de video en direct. Comme l’explique Le Monde : « Si les autorités découvrent un contenu répréhensible sur Facebook, en live ou non, elles vont alors notifier le réseau social qui devient responsable et sera sommé de retirer le contenu « promptement». Selon un avocat spécialiste des nouvelles technologies, « promptement » signifie parfois un week-end ! « Le système est pensé pour des contenus publiés en différé », explique-t-il, « avec Periscope et Facebook Live, le temps que l’on retire, l’opération est souvent terminée ». La seule riposte que la police a trouvé : « Ne contribuez pas à la diffusion de photos malveillantes, de les partagez pas, signalez-les sur le portail du gouvernement ». Devant ces dérapages, il faut écouter le neurologue Lionel Naccache : « Notre société hyperconnectée est au bord de la crise épileptique …elle n’a plus de regards sur ses propres actions».

 

23:49 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (2)

06/06/2016

Mohamed Ali : l'envers de la légende

« Un champion d’exception, une vie exceptionnelle », « une alliance de beauté et de grâce, de vitesse et de force qui ne sera peut-être jamais égalée»,« The Greatest », « un homme plus grand que sa légende », « jamais le nègre de l’homme blanc », « le meilleur athlète du XXe siècle, l’un des plus célèbres Américains de ce temps ». Jamais peut-être un sportif n’a reçu, à sa mort, un tel déluge d’hommages. Mohamed Ali, qui vient de mourir à 74 ans, a été célébré non seulement par le monde sportif, mais par ses millions de fans, par toute l’Amérique et même par le président des Etats-Unis.
Un hommage planétaire à une icône. Tous unanimes, ses anciens adversaires, les candidats à la Maison Blanche Hillary Clinton, Donald Trump et Bernie Sanders, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon, en passant par Madonna, le rappeur Snoop Dogg, Karim Benzema et j’en oublie. Alors que Mohamed Ali avait quitté les rings et qu’il luttait depuis 32 ans contre la maladie de Parkinson. Dans un vibrant hommage, Barack Obama a affirmé : « Mohamed Ali a secoué le monde…il a été aux côtés de Martin Luther King et de Nelson Mandela, il s'est élevé quand c'était difficile, il a parlé quand d'autres ne le faisaient pas…Mohamed Ali était The Greatest. Point final. ». L’ancien président Bill Clinton prononcera son éloge funèbre.
C’est vrai, comme des millions de spectateurs, j’ai été fasciné par les images de ses combats : un colosse noir qui dansait autour de son adversaire, avant de le foudroyer et qui proclamait : « Je vole comme un papillon, je pique comme une abeille ». Un champion fort en gueule qui hypnotisait le public par ses provocations et ses coups d’éclat. Un militant politique qui s’était converti à l’islam, qui avait refusé de se battre au Vietnam et qui avait été déchu de son titre avant de remonter sur le ring, après une traversée du désert de trois ans. Un homme brisé par la maladie qui déclarait en 1987 : «Il (Dieu) m'a donné la maladie de Parkinson pour me montrer que je n'étais qu'un homme comme les autres, que j'avais des faiblesses, comme tout le monde. C'est tout ce que je suis: un homme».
Mohamed Ali est devenu une icône du sport, de l’opposition à la guerre du Vietnam et de la lutte des Noirs pour l’égalité. Et si la réalité était un peu plus complexe ? C’est ce qu‘explique, dans le Washington Times, Gerald Early, essayiste et critique de la culture américaine, professeur à l’Université Washington à St Louis, auteur de The Muhammad Ali Reader, en 1988.
Dans une chronique intitulée : «Trois faits essentiels pour comprendre Mohamed Ali», le professeur noir affirme que Ali n’était pas un avocat des droits civils pour les Noirs. La Nation de l’Islam qu’il avait rejointe en 1964 était un groupe séparatiste opposé au mouvement des droits civils. Il écrit : « Ne prenez pas la vigoureuse dénonciation de l’injustice raciale d’Ali pour du militantisme. C’était sa défense de l’orthodoxie de sa religion (l’islam) ». Secondement, toujours selon Gerald Early, Ali était conscient de son manque d’éducation, malgré sa verve. Il avait échoué aux tests de l’armée et avait été déclaré incapable de faire son service militaire. Lors d’une fameuse interview, Mohamed Ali avait déclaré : « Je n’ai pas de problème avec les Vietcongs. Les Vietcongs sont des Asiatiques noirs. (…) Je ne veux pas avoir à combattre des Noirs». Le professeur Early en fait une toute autre lecture : « En fait, l’opposition de Ali à la guerre du Vietnam était plus une réaction de panique qu’une protestation politique informée. Il ne connaissait rien à la politique de la guerre…c’était juste une réaction choquée aux reporters à propos de son refus de recrutement ».
Enfin, Ali se voyait comme comme l’anti-Joe Louis, le boxeur noir qui était devenu un symbole de la démocratie et du patriotisme durant la Seconde guerre mondiale. Ali avait cruellement et injustement critiqué ses adversaires noirs, notamment Joe Frazier, qu’il avait traité d’Oncle Tom, le Noir qui cherche les faveurs du Blanc. Pour Gerald Early, « Ali avait peu d’options pour intéresser le public à un combat entre deux Noirs sinon politiser ses combats. Cette politisation servait aussi à célébrer et à défendre sa nouvelle conscience politique d’être un homme noir ».
Mohamed Ali avait certainement une formidable volonté de gagner, il était prêt à défendre ses idées contre toute opposition et il acceptait ses faiblesses. De là à en faire un mythe de notre époque et une légende morale !
Face à toute mythologie, je n’oublie jamais la fameuse réplique du western de John Ford « L’homme qui tua Liberty Valence », quand le journaliste déclare : « A l’Ouest, quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende».

 

18:12 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (2)