12/05/2016

La guerre des noms

C’est une guerre picrocholine entre Toulouse et Montpellier qui aurait enchanté Rabelais. Je vous parle de la guerre des noms pour la nouvelle région de France où j’ai choisi de passer ma retraite.
Résumé des épisodes précédents : depuis le début de l’année, la France compte treize régions, dont six nouvelles, issues de la fusion d’anciennes entités administratives. Le Languedoc-Roussillon, où j’habite, a fusionné avec Midi-Pyrénées. Entre Toulouse et Montpellier, ça n’a jamais été le grand amour, les deux régions ont bien une histoire partagée et une langue commune, la langue d’oc. Mais économiquement, Midi Pyrénées pèse plus lourd avec Airbus face aux vignobles du Languedoc et aux plages du Roussillon. 10% de chômeurs seulement en Midi Pyrénées contre 14% en Languedoc-Roussillon. Alors, Toulouse a été nommée capitale régionale, mais pour calmer la grogne des politiciens et des fonctionnaires, Montpellier gardera la moitié des services administratifs. Quand on vous disait que la fusion des régions n’avait pas pour but de faire des économies !
Les nouvelles régions ont jusqu'au 1er juillet pour trouver leur nom. Mettre d’accord les descendants des camisards des Cévennes, les héritiers des Cathares, les habitants de Montpellier et ceux de Toulouse, tout en ménageant la susceptibilité des Catalans du Roussillon, c’est un vrai casse-tête. Alors, la présidente socialiste de la nouvelle région, Carole Delga, a décidé de demander aux habitants quel nom ils préféraient. Elle espère éviter le psychodrame des autres régions qui ont choisi des noms bizarres : Grand Est pour la région Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine ou Hauts de France pour la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Du coup, les internautes se sont déchaînés : "En haut à gauche" "En haut à droite " "En bas à droite " "En bas à gauche " "Au milieu" c'est simple non !!
Alors, pour trouver le nom de baptême de ma région, le monde politique marche sur des oeufs. Il a créé un comité des sages de trente personnes, des chefs d’entreprise, des professeurs retraités, des responsables d’associations culturelles et même un entraineur de club de football. Ils ont accouché d’une liste de huit noms, soumis à l’assemblée consultative : Languedoc, Terre d'Oc, Occitanie, Pyrénées-Méditerranée, Languedoc-Pyrénées, Pays d'Oc, Midi et Occitanie-Roussillon.
Pas facile de faire table rase du passé et de trouver la formule qui ne vexera personne. Raté, les Catalans du Roussillon sont fâchés, ils auraient préféré Occitanie-Pays Catalan, qui avait été plébiscité par 53 % des personnes interrogées dans un sondage en novembre.
Je ne suis pas né ici, mes ancêtres non plus et franchement, j’ai de la peine à me passionner pour cette bataille du nom. Mais j’ai certainement tout faux, puisque la présidente Carole Delga déclare : «Ce nom devra valider l'existence même de la nouvelle région. Il devra être parlant, très fédératif, porter une ambition et être lisible à l’international». La quadrature du cercle. Elle croit vraiment que quand le dirigeant d’une société chinoise veut investir ou quand un touriste japonais veut passer ses vacances en France, ils s’intéressent au nom de la région ? Les habitants de la nouvelle région vont être consultés soit par internet, soit en découpant une bulletin-réponse dans le magazine de la région ou les quotidiens locaux. Même ceux qui vivent ailleurs. Mais pas ceux de l’étranger, pour éviter que le lobby catalan ne fausse le sondage. Comme moi, vous saluez cette belle initiative citoyenne, qui permet aux habitants de décider du nom de leur région. Et ça ne coûtera pas plus de 500 000 euros, a promis la présidente socialiste. Eh bien, vous avez tout faux. La guerre des noms, c’est aussi c’est le triomphe du Père Ubu, qui aurait ravi Alfred Jarry !
D’abord, c’est une consultation «pour beurre», qui ne lie pas les élus. C’est la présidente qui l’affirme : « Oui, nous ne serons pas obligés de prendre le nom arrivé en tête. Mais nous avons cette volonté de consultation. Nous serons à l’écoute ! ». Ben voyons ! Ce sont les conseillers régionaux qui choisiront le nom de la région. Et c’est un décret de l’Etat qui tranchera. Mais, attendez, le meilleur est à venir : comme moi, vous pensiez que c’est le nom arrivé en tête du sondage qui l’emportera. Pas du tout, ce sera le plus rassembleur. Pourquoi ? Parce que l’institut chargé du sondage appliquera le paradoxe de Condorcet. Qu’es aquo, comme on dit en occitan ?
Le paradoxe du marquis de Condorcet dit qu"'il est possible, lors d'un vote où l'on demande aux votants de classer trois propositions (A, B et C) par ordre de préférence, qu'une majorité de votants préfère A à B, qu'une autre préfère B à C et qu'une autre préfère C à A. Les décisions prises à une majorité populaire par ce mode de scrutin ne seraient donc pas cohérentes avec celles que prendrait un individu rationnel". Vous avez compris ? Moi non plus. Pour encourager les Français à voter, on a déjà fait plus simple ! Le message politique est clair : vous pouvez toujours donner votre avis, c’est nous qui déciderons.

18:42 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

05/05/2016

Et Dieu dans tout ça ?

« J’ai toujours dit que le Seigneur a un projet pour moi…et en suspendant ma campagne aujourd’hui, j’ai renouvelé ma conviction profonde que le Seigneur me montrera la voie et remplira le projet de ma vie ». Ce n’est pas un prêtre ou un pasteur qui parle. C’est un politicien, le gouverneur de l’Ohio, John Kasich, en annonçant qu’il se retire de la course à la Maison Blanche contre le favori républicain Donald Trump.
Vous imaginez ça en France, un homme politique candidat à l’Elysée qui jette l’éponge et qui proclame que Dieu lui montrera la voie ! Aux Etats-Unis, ça ne choque personne, au contraire. La religion joue un rôle fondamental dans la politique américaine. Aucun candidat n’oserait se dire athée, aucun électeur ne voterait pour lui. Le sénateur républicain du Texas Ted Cruz, qui vient d’abandonner la campagne, est un chrétien évangéliste pur et dur. Son père, un pasteur de la Première Eglise baptiste, a raconté que toute sa famille a prié à genoux pendant deux heures, après le culte, pour connaître la décision divine.L’esprit saint est descendu et la pieuse famille a entendu : « Cherche le visage de Dieu, pas sa main ». Et le sénateur a compris que Dieu lui donnait le feu vert pour devenir président des Etats-Unis.
Ted Cruz a utilisé sa foi pour conquérir la droite républicaine la plus réactionnaire, au nom des valeurs de son papa : les Etats-Unis sont « une nation chrétienne », les fondamentalistes doivent prendre le contrôle de la société, de l’éducation, du gouvernement et de l’économie. La théorie de l’évolution est « un complot diabolique monté par les marxistes », le mariage homosexuel est « la destruction de la famille », l’avortement doit être déclaré illégal. Obama est un « marxiste proche des musulmans », qui essaie de «prendre notre Dieu et notre fusil pour nous imposer une dictature ». Ces idées ont convaincu les électeurs républicains de neuf élections primaires et de 566 délégués à la convention républicaine. Mais Dieu n’a pas permis à Ted Cruz d’arrêter le raz de marée Trump.
Selon le site Religion News Service, le milliardaire Donald Trump, qui sera probablement le candidat républicain à la course à la Maison Blanche, ne manque jamais d’assister au culte de l’Eglise presbytérienne, où il chante et donne généreusement, quand il est en campagne. Il proclame : « Je serai le plus grand président que Dieu ait jamais créé ». Tous les chrétiens évangélistes ne sont pas convaincus par un candidat qui s’est marié plusieurs fois, qui a changé d’avis sur l’avortement, qui insulte les femmes et les Hispaniques, qui veut déporter onze millions d’immigrants clandestins, construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique et fermer les frontières aux musulmans. Ce qui lui a valu une ferme mise en garde du pape.
L’institut de recherche PEW a demandé, en janvier, à 2000 électeurs quels candidats étaient les plus religieux ? Le premier est l’éphémère candidat républicain noir Ben Carson : très religieux pour 35% ; le sénateur républicain Ted Cruz : 25% ; Hillary Clinton : 10% ; le sénateur démocrate Bernie Sanders 5%, comme Donald Trump. Cela n’empêche pas Trump d’écraser tous ses concurrents. Selon le New York Times, la montée en puissance de Donald Trump révèle que l’Amérique est peut-être en train de changer et de perdre son esprit religieux. Les Américains restent exceptionnellement religieux comparés aux Européens. Mais ce sentiment s’érode depuis les années 80 : « en 1987, un Américain sur quatorze n’avait aucune préférence religieuse. En 2012, cette proportion avait augmenté à un pour vingt ».
Les Etats-Unis sont probablement en train de vivre une évolution semblable à celles des pays européens. Les nombreuses églises protestantes et catholiques ont toujours été conservatrices. Elles n’acceptent pas le sexe avant le mariage, l’avortement et l’homosexualité. Les jeunes et les électeurs de gauche se sont détournés de la religion. Mais les clivages politiques se confirment : « en 2012, 36% des « libéraux » (de gauche) préféraient pas de religion, comparés aux 7% de conservateurs ».
Donald Trump, avec son populisme exacerbé, son nationalisme et ses outrances verbales, a réussi à convaincre les ouvriers blancs déclassés par la mondialisation, mais aussi une partie de la droite religieuse, notamment dans le Bible Belt, le Sud profond, miné par la pauvreté, un système de santé médiocre, la corruption politique et le désarroi social. Des communautés où la pratique religieuse a diminué, parce que les Eglises sont moins prêtes à affronter des problèmes sociaux comme l’avortement ou les droits des homosexuels.
Il y aura peut-être moins de place pour la religion dans la politique américaine après l’élection présidentielle. Les candidats savent qu’ils ne peuvent pas vaincre sans Dieu. Mais Dieu ne suffira plus !

19:54 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)