27/04/2015

Ma pomme, pour moi

« Ma pomme, c’est moi. J’suis plus heureux qu’un roi » Ca ne vous rappelle rien ? Maurice Chevalier, 1936. Bon, je vous parle d’un temps que les moins de …60 ans ne peuvent pas connaître : la gouaille, le canotier, la France heureuse, le Front populaire, les congés payés !  C’est loin tout ça. Aujourd’hui, si je vous dis pomme, vous pensez à quoi ? Apple, bien sûr, avec sa pomme croquée à droite. Ca non plus, ça ne nous rajeunit pas. Bon, je ne vais pas vous raconter encore une fois la saga des fêlés de l’informatique qui ont bricolé leur premier ordinateur, dans les années 70, dans un garage, selon la pieuse légende. Ni vous révéler pourquoi les deux Steve, Jobs et Wozniak, ont trouvé ce nom, Apple : parce qu’ils travaillaient dans un verger ? en hommage à la maison de disques des Beatles ? pour être avant la société Atari dans l’annuaire ? Quand la légende est plus vraie que la vérité, imprimez la légende !
Apple, c’est la légende américaine à l’état pur. La pomme informatique qui a presque fait faillite, en 1985, après avoir viré son gourou, Steve Jobs. Le phénix né de ses cendres après le retour du magicien, grâce à ses produits fétiches en i : iPod, iMac, iPhone, iPad. Le N° 1 de l’informatique, qui vaut 758 milliards de dollars, avec son chiffre d’affaires de 132 milliards et son bénéfice net de 28 milliards. Le chouchou des investisseurs, avec une action qui a gagné 15% depuis janvier. C’est pas une pomme, c’est une pépite d’or !
Je vous fais un aveu : comme des dizaines de millions d’utilisateurs, je fais partie de la secte Apple. Je suis un dévot de la pomme, qui regarde avec dédain les accros du PC, ces attardés informatiques qui n’ont pas cédé au vertige des produits hightech à la pomme. Grâce aux as du marketing d’Apple, j’ai acheté à prix d’or presque toute la gamme : iMac, MacPro, iPad, iPhone, iPad. Sans parler de la souris sans fil Magic Mouse, du clavier sans fil, de l’Airport Time capsule. Ils sont pas beaux, mes bijoux Apple ? Les champions de la séduction, ces modernes Circé, m’ont eu à chaque fois avec leur slogan : « Achetez en ligne, configurez votre Mac comme vous le souhaitez et nous vous le livrerons gratuitement ».
Je les connais bien, leurs trucs publicitaires, j’ai regardé leurs vidéos tentatrices. Mais je ne sais pas résister à la tentation, je suis un geek, un «maniaque de la technologie, technophile, cyberdépendant, accroc du Net » et je ne me soigne pas ! Pourtant, le dernière campagne de pub d’Apple me reste en travers de la gorge, comme un morceau de pomme. Je vous parle bien sûr de l’Apple Watch. Une montre ? Vous plaisantez ? « L’Apple Watch ne ressemble à rien de ce que nous avons créé jusque là. Mais nous avons voulu qu’il soit aussi simple d’interagir avec elle qu’avec votre iPhone ou votre Mac. Nous avons alors inventé de toutes nouvelles façons de sélectionner, de naviguer et de s’exprimer, parfaitement ajustées à cet appareil plus petit, porté au poignet. Vivre avec l’Apple Watch est une expérience inédite. Et profondément emblématique de l’esprit Apple. « Bienvenue dans la secte à la pomme et son catéchisme pour initiés.
L’Apple Watch ne sert pas à donner l’heure, elle sert à com-mu-ni-quer : elle lit vos messages, consulte votre calendrier, écoute votre musique, recherche votre restaurant favori, vous donne la météo, calcule vos calories, «partage vos émotions avec vos proches en leur envoyant les battements de votre cœur ». Bien sûr, pour acquérir cette merveille, il faudra faire chauffer votre carte de crédit : elle vous coûtera entre 399 euros pour les modèles populaires à 18 000 euros si vous voulez épater vos amis. Le prix d’une voiture ou un an de SMIC ! Mais où le marketing d’Apple touche au génie pervers, c’est que, jusqu’à aujourd’hui, personne n’avait pu essayer cette merveille connectée. On pouvait la commander par Internet ou la regarder dans les somptueuses et rares Apple Stores. Les as de la vente ont distribué quelques montres à des people et à quelques journalistes soigneusement sélectionnés. En retour, Apple a eu droit à un tsunami de commentaires dithyrambiques et quelques critiques de grincheux mal embouchés.
Un savant feuilleton, lancé en septembre dernier, que raconte Le Figaro : « Du 10 au 24 avril, les clients pourront venir admirer la montre dans tous les points de vente, sans pouvoir l'acheter. Deux semaines de mobilisation générale avec la garantie de ne pas engranger un centime de chiffre d'affaires. L'occasion de continuer à faire parler, de créer l'envie. Les amateurs devront s'armer de patience et de leur iPhone: sans un smartphone de la marque, l'Apple Watch est inutilisable. Il faut prendre rendez-vous sur Internet avec un démonstrateur - un genius en vocabulaire Apple - pour pouvoir se passer la montre au poignet ». Une stratégie de dealer : vous ne croquerez pas la pomme avant de l’avoir payée. Ce ne sont pas les ailes, mais la pomme du désir. Et dans le jardin d’Apple, le serpent du marketing tente tous les Adam et Eve du monde.

16:21 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

26/04/2015

Le venin mortel des relations publiques

Dans le monde des médias américains, le venin des relations publiques (PR) tue les journalistes. Aux Etats-Unis, sauf à Washington, New York et Los Angeles, 12 000 postes de journalistes ont disparu en dix ans, selon le Département du Travail. Dans le même temps, 20 000 nouveaux emplois ont été créés dans les relations publiques. Pourquoi ? Parce que les PR sont bien mieux payées que le journalisme et que le fossé des rémunérations s’est creusé en dix ans. Selon le centre de recherche Pew, en 2004, quand un spécialiste PR gagnait $ 43 830, un reporter n’en gagnait que $ 31 320. En 2013, le PR gagnait $ 54940, mais le reporter seulement $ 35600. L’écart avait augmenté de 6% !
Vous avez compris pourquoi les journalistes quittent le métier pour devenir porte-parole officiel, attaché de presse, conseiller en communication ou consultant. Selon le mot de l’écrivain Jules Janin : « Le journalisme mène à tout à condition d’en sortir ». Difficile de résister quand on vous offre un salaire en or pour prodiguer au bon peuple la parole du ministre, du maire ou de l’entreprise. Si vous voulez continuer à être journaliste, attendez vous à un boulot pénible, stressant, répétitif, à mettre en forme des dépêches ou des images d’agence, devant votre écran d’ordinateur. Vous rêviez de devenir un grand reporter, vous vous retrouvez dans une newsroom électronique. Ou comme me le disait un ancien collègue : je voulais être chercheur de pétrole, je vends de l’essence dans une station-service.
Je vous entends déjà ricaner : franchement, entre le journalisme et les relations publiques, je ne vois pas de différence, les deux nous vendent leur salade ! Les journalistes se gargarisent de la liberté de la presse. En France, ils oublient que les subventions les transforment souvent en "bouffons du Roi", entretenus par le pouvoir pour amuser la galerie, mais pas pour remettre en question ce même pouvoir ». Le Monde, le Figaro, Ouest-France ou Libération aurait fait faillite depuis longtemps sans les « aides à la presse », près de 700 millions d’euros en 2013 : TVA à 2.1%, niches fiscales pour les journalistes, exonérations fiscales. Voilà pourquoi le nombre de journalistes n’évolue presque pas en France : 36317 cartes professionnelles en 2014. Mais le secteur de la communication emploie 377000 personnes, dix fois plus.
Le problème des journalistes, c’est que leur job dépend de l’argent que les lecteurs acceptent de payer pour acheter un journal ou s’y abonner. Enquêter, vérifier, publier et distribuer, cela coûte cher. Mais le public ne le sait pas et ne veut pas le savoir : pourquoi payer quand on peut avoir à l’oeil de l’information par Internet et les réseaux sociaux ? C’est une logique que les économistes connaissent bien : si le supermarché vend moins cher, l’épicier du quartier va fermer boutique. C’est pour cela qu’on ne fabrique plus de chaussures ou de pianos en France. Les Asiatiques le font mieux et moins cher. Pour la presse, c’est différent : si le journal local ferme parce que plus personne ne l’achète, qui va donner les nouvelles locales, qui va enquêter sur les combines des élus et les petits arrangements entre amis politiques ? C’est plus facile et moins risqué de faire un papier sur le chat perdu de Marine Le Pen ou le dernier selfie du président que d’enquêter sur les comptes cachés des députés. Quand un journaliste n’a pas le temps ni les moyens de rechercher une information, il trouve plus plus rapide et moins cher de reprendre le communiqué du maire,  du du député ou de l’entreprise locale.
C’est du journalisme ou des relations publiques ? Vous vous en moquez, vous ne voyez pas la différence. Personne ne vous a appris à décrypter l’information. C’est un étonnant paradoxe : vous ne faites pas confiance aux journalistes, mais vous gobez tout ce que vous racontent Facebook et Internet où les bobards les plus gros fleurissent tous les jours.
Je suis peut-être vieux jeu ou candide, mais j’ai toujours aimé cette aphorisme de George Orwell : « Être journaliste, c'est imprimer quelque chose que quelqu'un d'autre ne voudrait pas voir imprimé. Tout le reste n'est que relations publiques. »




17:46 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (0)

19/04/2015

« Hermione, nous voilà ! »

Ainsi donc, près de deux siècles et demi après son voyage historique, la copie de la frégate du XVIIIe siècle « Hermione » vogue vers les Etats-Unis. En 1780, le fier navire de guerre emmenait le jeune marquis Lafayette au secours des insurgés américains contre l’Angleterre, contre l’avis du roi de France. Celui qui allait devenir un héros français de l’indépendance américaine avait 20 ans et rêvait de gloire militaire et d’un grand destin. Grâce à ses amitiés franc-maçonnes et l’appui de Benjamin Franklin, Lafayette devenait aide de camp du général Washington, le futur président. Il combattait bravement pendant la guerre contre l’Angleterre et il convainquait finalement Louis XVI de soutenir les révolutionnaires américains contre la perfide Albion.
En Amérique, c’est un héros national. En France, on a un peu oublié son rôle dans la Révolution française. L’ambitieux marquis a traversé la tourmente révolutionnaire, l’Empire, les règnes de Louis XVIII et de Charles X et s’attaquait à celui de Louis-Philippe quand il mourut. On a surtout retenu qu’il avait essayé de faire fuir Louis XVI à Varennes et qu’il avait été considéré comme un traître pendant les guerres révolutionnaires et finalement sauvé par Napoléon en 1797. A sa mort, en 1823, Lafayette a été enterré dans le cimetière privé de Picpus, où reposent les 1300 victimes de la guillotine, aux côtés de ses parents victimes de la Terreur. Le drapeau américain flotte sur sa tombe et, le 4 juillet 1917, le représentant des Etats-Unis lançait la fameuse formule :« La Fayette nous voilà ! »
Pourquoi la France a-t-elle eu l’idée folle de construire à l’identique une frégate historique pour un marquis un peu oublié de l’amitié franco-américaine ? C’est une histoire de passion que raconte Le Monde : c’est l’ancien maire de Rochefort qui a eu l’idée de lancer ce chantier en 1997, que j’avais visité. Pendant 17 ans, charpentiers, forgerons, ébénistes, gréeurs et voilières ont construit ce chef-d’œuvre de l’art naval. Même si « dans la cale se cachent un groupe électrogène et deux gros moteurs électriques, des congélateurs, des réserves d’eau, des bacs à déchets : le peu de confort moderne indispensable pour éviter le cauchemar des traversées d’antan dans la promiscuité, l’humidité et la maladie. » Huit ans de retard et un coût de 26 millions d’euros, financé par la ville de Rochefort, le département, la Région et la vente de billets pour visiter le chantier.
Une coûteuse folie : « La maintenance à terre est considérable. Ainsi, le bateau doit être quasi intégralement repeint chaque année. Au total, maintenir en état de naviguer l’Hermione coûte près de 800 000 euros par an. Tout cela pour sortir tous les deux ou trois ans. Des sorties évènements évaluées autour de 2 millions d’euros chaque et qui doivent s’autofinancer. Le port d’accueil doit payer 75 000 euros par jour, comme La Rochelle, Bordeaux ou Brest pour faire la fête à la frégate. »
L’aventure américaine va coûter plus de 3 millions d’euros. « Après une escale aux Canaries, la frégate atteindra Yorktown, en Virginie, le 5 juin. Puis elle remontera la côte, New York le 4 juillet pour la fête de l’indépendance, Boston le 11, le Canada, Saint-Pierre-et-Miquelon, avant le retour à Brest en août. » Il a fallu constituer et entrainer un équipage de 80 marins, dont 20 professionnels et 60 volontaires, qui ont dû apprendre à laver le pont, à calfater, à grimper dans la mâture à 40 mètres de haut pour carguer les voiles et à vivre à la dure pendant des semaines de mer. Les médias français ont envoyé leurs correspondants couvrir l’événement, certains ont même été embarqués. Ils ont tous fait le portrait des valeureux volontaires du grand large. Personne ne sait ce que deviendra Hermione à son tour des Etats-Unis en août. Il y a des projets d’animation, mais personne ne sait qui les financera.
Malgré la pluie, 40 000 curieux sont venus voir le départ de la célèbre « frégate de la liberté », selon le bon mot de François Hollande, présent sur le pont, qui n’a pas manqué de tirer la couverture à lui : «C'est une journée historique qui délivre un message : celui de la volonté. (...) S'il y avait encore des gens qui pensaient que rien n'était possible en France, s'il y avait encore des sceptiques qui ignoraient que la passion pouvait renverser tous les murs, s'il y avait encore des aveugles qui prétendaient qu'il était vain de rêver, cette journée est la meilleure réponse que la France pouvait leur apporter.» Hermione, c’est le symbole de la France qui gagne. Un symbole précieux quand la popularité du président dégringole, quand le chômage explose, quand le débat sur le renseignement et la lutte contre le terrorisme divise les Français, quand les querelles du clan Le Pen font ricaner. Enfin, une bouffée de nostalgie sur la grandeur de la France. Cocorico, «Hermione nous voilà ».


17:55 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

15/04/2015

Dentistes français : l’empire contre-attaque

Dans un grand et généreux mouvement citoyen, les 41000 dentistes français lancent une pétition : « L’Ordre National des Chirurgiens-Dentistes et l’ensemble des praticiens demandent que soit organisé un Grenelle de la Santé Bucco-Dentaire, un grand débat national réunissant toutes les parties prenantes de la santé bucco-dentaire, dont les patients, pour en redéfinir le modèle social et économique ». »Un Grenelle de la Santé Bucco-Dentaire », ça a de la gueule, on se croirait revenu en mai 68 ! Quand il s’agit de défendre leur bout de gras, les lobbies médicaux et leurs gourmandes agences publicitaires ne manquent jamais d’imagination.
Mais que demandent donc les chevaliers de la fraise ? Ils sont inquiets parce que leurs patients ne sortiront plus leur carnet de chèques pour payer leurs coûteux soins (tiers-payant), parce qu’ils leur pourront leur demander combien coûtent les prothèses facturées à prix d’or et enfin parce que les réseaux de soins iront « à l’encontre de l’indépendance professionnelle et de la liberté de choix par les patients de leur praticien ». Il y a vraiment péril en la demeure ! Et les dentistes, sous le martial slogan : « Non à l’abcès aux soins ! » revendiquent : « Les chirurgiens-dentistes veulent pouvoir soigner tout le monde sur l’ensemble du territoire ! Les patients doivent pouvoir choisir leur chirurgien-dentiste ! Les chirurgiens-dentistes doivent rester indépendants dans leurs choix thérapeutiques ! » En clair : l’empire contre-attaque.
On compatirait à la misère de l’empire bucco-dentaire, si Le Figaro, pas vraiment un journal gauchiste, ne publiait pas une édifiante enquête sur les revenus des dentistes. Pas une enquête partisane, non,  elle émane de la Caisse autonome de retraite des chirurgiens-dentistes et sages-femmes (CARCDSF). En 2013, « les chirurgiens-dentistes libéraux ont perçu en moyenne 92.567 euros ». Pas si mal, quand le revenu net moyen des Français atteignait 28.944 euros, en 2013, selon la Sécu.« 16,5% des chirurgiens-dentistes ont touché moins de 38.040 euros et 10,3% ont gagné plus de 190.200 euros ». On a connu plus malheureux !
La parole est à la défense. Les dentistes expliquent qu’ils font de longues études, que l’équipement de leur cabinet peut coûter jusqu’à 200.000 euros et que 65% de leur activité (caries, détartrage et extraction de dents) sont facturés à des tarifs fixés par la Sécu qui n’ont pas augmenté depuis 27 ans. Mais ces soins de base ne représentent que 35% du chiffre d’affaires des dentistes. Pour faire tourner leur cabinet, ils sont donc obligés de facturer au prix fort les soins les plus rentables, comme les prothèses. « Et voilà pourquoi votre fille est muette » , aurait dit Molière.
Le problème, c’est que la Sécu rembourse toujours aussi mal les soins dentaires : une prothèse remboursée 107.50 euros, alors que le dentiste la facture plusieurs milliers d’euros. Les patients font appel à leur complémentaire santé pour financer leurs dents : «La dépense dentaire des complémentaires santé est passée de 0,6 milliards à 4,6 milliards d'euros entre 1991 et 2013. De son côté, en 1991, l'AMO remboursait 1,82 milliards d'euros de soins dentaires contre 3,7 milliards d'euros en 2013. Le reste à charge des ménages oscille entre 2,12 et 2,2 milliards d'euros entre ces deux périodes, soit il demeure stable». Plus de 2 milliards pour sauver ses dents. La santé n’a pas de prix, mais elle un coût !
Si on a bien compris le lobby des dentistes, si les soins sont si chers, c’est parce que la Sécu rembourse mal. Pas parce que les honoraires sont trop élevés. Sur le site « Sauvons nos dents », l’empire bucco-dentaire annonce la couleur : « Stop au désengagement de l'Assurance Maladie. Il faut un réinvestissement massif de l’Assurance Maladie dans les soins préventifs, conservateurs et chirurgicaux. Des soins qui, effectués régulièrement, réduiraient pour beaucoup la nécessité de recourir à des actes prothétiques. » En clair, si la Sécu remboursait mieux le détartrage et l’extraction de dents, les dentistes ne seraient pas obligés de sur-facturer les prothèses. C’est d’une logique imparable !
En pour être bien compris, les dentistes brandissent leur éthique : « Sans confiance, pas de transparence, ni de possibilité de pratiquer un exercice médical efficace. Face aux dangers qui menacent les choix thérapeutiques et la qualité des soins prodigués, la profession souhaite redonner de la valeur à l'engagement de confiance qui lie patients et praticiens ». C’est étonnant, cette habitude des lobbies de  brandir les grands principes pour défendre leurs intérêts ! Ah, tout a bien changé depuis 1973, quand la BNP osait ce slogan provoquant : «Pour parler franchement, votre argent m’intéresse».

15:24 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

13/04/2015

Günter Grass, le bourru magnifique

Il y a des rencontres qu’un journaliste n’oublie pas, parmi les milliers de personnalités qu’il rencontre dans sa carrière. Günter Grass, qui vient de mourir à 87 ans, était de ceux-là. J’ai interviewé deux fois le célèbre écrivain moustachu. Ou plutôt le militant socialiste, ami de Willy Brandt. En 1969, je suis en Allemagne avec une équipe de la télévision suisse pour couvrir la campagne de Willy Brandt, le candidat du parti socialiste SPD à la chancellerie, contre Kurt-Georg Kiesinger, son allié dans une grande coalition CDU-SPD-FPD. Grass soutient la candidature de son ami Willy Brandt. Il le fait à sa façon, pas avec l’appareil du parti socialiste. Il a acheté un vieux bus VW avec un haut-parleur sur le toit, il y a collé le slogan de campagne : « Um den Kanzler geht es » - « C’est du chancelier qu’il s’agit ». Il s’arrête sur les places, dans la rue, il enclenche le haut-parleur et il encourage les électeurs à voter Brandt, de sa voix profonde et rocailleuse de fumeur de pipe. En 1969, Internet n’existait pas et la politique se faisait dans la rue et dans les meetings électoraux.
J’essaie de l’accrocher, à Bonn, pour une interview. Pas le temps pour une TV étrangère, la campagne électorale l’occupe à plein temps. Il promet de me retrouver dans quelques jours, à Würzburg, en Bavière, une ville historique au cour de la Franconie noire, pas vraiment un fief socialiste. Je le retrouve au restaurant qu’il m’avait recommandé. Ce fin gastronome commande un poisson pêché dans la rivière Main et une bonne bouteille de vin blanc. Il parle assez bien le français, mais seulement pour parler de cuisine, pas de politique. Je le retrouve quelques jours plus tard, dans une réunion électorale où Willy Brandt, le bâtard né Frahm, le militant qui s’est réfugié en Norvège pour échapper aux nazis, celui qui va devenir le premier chef de gouvernement socialiste de l’après-guerre, enflamme ses partisans avec sa voix éraillée de tribun.
J’avais lu son célèbre roman « Le Tambour », mais Grass n’avait pas encore reçu le Prix Nobel. Et surtout, il n’avait pas encore publié « Toute une histoire », qui allait provoquer un tollé en Allemagne. On l’accusera de ne pas aimer l’Allemagne, parce qu’il écrit que la réunification a annexé l’Allemagne de l’Est. Ce polémiste redoutable, fierté des lettres allemandes, allait être rattrapé par son passé en 2006. Lui qui donnait des leçons de morale aux Allemands qui avaient soutenu Hitler, il a dû reconnaître qu’il avait servi dans la Waffen SS, en octobre 1944. Mais le vieux lutteur ne baissait jamais les bras : en 2012, il publiait un poème accusant Israël de « menacer la paix mondiale », sous le titre provoquant : « Ce qui doit être dit ».
La seconde rencontre avec Günter Grass, c’était en 1984. Je réalisais un portrait de Willy Brandt pour l’émission « Destins » de la télévision suisse. Je voulais avoir son témoignage sur l’homme politique qu’il avait soutenu. Grass habitait tout au nord de l’Allemagne, dans le Schleswig-Holstein. Vraiment le bout du monde, des paysages nordiques, la mer du Nord, la Baltique, ses vents et ses marées. Le vieil écrivain avait choisi de retrouver ses racines, il était né à Lübeck, la ville où sont nés trois Prix Nobel, Thomas Mann, Willy Brandt et Günter Grass. Dans sa vieille maison de pierres battue par le vent, sous un ciel gris, il m’avait reçu dans son salon, la pipe au bec. Il avait pris ses distances avec le militantisme politique, mais il gardait son amitié avec Willy Brandt. Pendant plus  de trente ans, l’écrivain et l’homme politique se sont écrits des milliers de lettres. Ils partageaient le même rêve d’une société civile démocratique, d’une détente entre l’Est et l’Ouest et d’une politique de développement. Mais la politique du chancelier l’avait déçu et il avait pris du recul, après la démission forcée de Brandt, en 1974, après l’affaire de l’espion est-allemand Guillaume.
Un accueil poli, mais sans chaleur, une conversation à voix basse, sans anecdotes sur son amitié avec Brandt. Mais aussi, un sens de sa valeur : en me raccompagnant, Günter Grass m’a demandé 1000 marks, à verser à son éditeur. Ce n’était pas la pratique de la télévision suisse et le budget de l’émission ne le permettait pas.

15:39 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (0)