28/02/2015

La fausse mort de Martin Bouygues

Je ne suis vraiment pas fier d’être journaliste. Pourquoi ? Encore une fois, la corporation à laquelle j’ai appartenu pendant quarante ans vient de montrer son incompétence et  son irresponsabilité. Samedi, en début d’après-midi, la nouvelle tombe : Martin Bouygues est mort. L’un des industriels les plus importants de France, patron du groupe de travaux publics, de TF1 et d’un géant des télécommunications, disparaît à 62 ans. Tous les médias français diffusent cette nouvelle sensationnelle.
Tous, sauf TF1 dont la directrice de l’information dément : elle vient d’avoir au téléphone son patron, surpris par l’annonce de sa mort  ! Comment expliquer ce pataquès invraisemblable ? C’est tout simple :  la seule source de l'information est le maire de la commune voisine du domicile de  l’industriel, qui avait annoncé l’intervention des pompiers et qui avait ajouté : « je le connaissais bien, la  famille de son épouse était très engagée dans la vie de la commune ». Et le journaliste de l’AFP balance la nouvelle, aussitôt reprise par tous les médias. Vérifier auprès de la famille ou auprès du groupe Bouygues, vous n'y pensez pas ! Et bien l’AFP avait tout faux. Monsieur le maire explique que le journaliste s’est mélangé les pinceaux : « il y a bien un Monsieur Martin qui est mort ce matin, mais ce n’est pas Martin Bouygues. Le journaliste m'a parlé de cette mort et j’ai confirmé que Monsieur Martin était décédé ».
Malheureusement, ça n’est pas la première fois qu’une personnalité ressuscite après l’annonce de sa mort. Comme le disait Mark Twain, dont un journal local avait annoncé le décès: « la nouvelle de ma mort est fortement prématurée ». Il y a d’autres exemples célèbres, comme l'annonce de la mort de Khrouchtchev.  Dans les années 1960,un journaliste japonais en poste à Moscou contacte une de ses sources proches du Kremlin. Le haut fonctionnaire lui annonce que le secrétaire général du parti communiste n’est pas à Moscou. Le journaliste qui ne parle pas couramment le russe lui demande ce que ça signifie. La source précise : il est parti. Le journaliste comprend mal et croit avoir entendu : il est mort. Aussitôt, le journaliste japonais partage son scoop avec ses collègues en poste à Moscou. Il leur demande simplement de lui laisser la priorité. La nouvelle de la mort de Khrouchtchev fait le tour du monde en quelques minutes. Une seule source, non vérifiée, et l’un des hommes les plus puissants du monde est mort ! Réaction de l’agence de presse japonaise, selon  la formule habituelle : « annulation, merci de ne pas tenir compte de cette dépêche, d’autres informations suivront, une enquête a été ouverte. »
L’Agence France-Presse fait son mea culpa : « Martin Bouygues : toutes les excuses de l'AFP pour cette terrible erreur…Une enquête est en cours au sein de notre rédaction ». Comme le dit bien un lecteur du Figaro : « Les médias d'information ne sont plus que des médias de commérage, diffusant toute rumeur non vérifiée qui circule. Il est très loin le temps où toute info était vérifiée. »  Pourtant, la charte d’éthique professionnelle des journalistes est claire :«La notion d’urgence dans la diffusion d’une information ou d’exclusivité ne doit pas l’emporter sur le sérieux de l’enquête et la vérification des sources ». Le journaliste « exerce la plus grande vigilance avant de diffuser des informations d’où qu’elles viennent ».
La crédibilité des journalistes n’était déjà pas bien haut dans l’opinion, après les dérapages dénoncés par le CSA  dans la couverture des attentats terroristes de janvier. Elle va sûrement dégringoler encore après ce ratage spectaculaire. Les journalistes fustigent à longueur d'articles et d’émissions la superficialité et l'irresponsabilité des hommes politiques. À leur tour d’être pris en flagrant délit de faute professionnelle. Selon la célèbre formule du Canard Enchaîné : « pan sur le bec ! »

16:39 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (1)

26/02/2015

Les musulmans, des citoyens comme les autres ?

Les musulmans français sont-ils des citoyens comme les autres ? Mais, bien sûr ! C’est le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve qui l’affirme : « Il n’existe qu’une communauté, c’est la communauté nationale. Je parle d’ailleurs des Français musulmans, et non des musulmans de France. Les responsables publics ont le devoir de s’en tenir au contenu de la loi et des principes républicains, sans jamais chercher à dévoyer ni les principes ni la loi. » Ces fortes paroles sont relayées par Dalil Boubakeur, président du Conseil français du culte musulman : « l’identité, ce n’est pas la religion. L’identité réelle, c’est être un citoyen, un humain, régi par des lois, des devoirs, qui appartient à une société d’êtres humains qui se reconnaissent ». Sauf que, dans la  vie de tous les jours, ce beau principe se heurte à la réalité : il vaut mieux s’appeler Pierre que Mohammed lors d’un contrôle de police ou quand on cherche du travail. En janvier, il y a eu presque autant d’actes anti-musulmans que l’an passé. C’est aussi pour éviter les amalgames et les dérapages que le gouvernement veut « consolider un islam fidèle aux valeurs de la République ». En clair, « il veut réformer l’organisation institutionnelle du culte musulman et  bâtir une instance qui représente mieux les musulmans en France. «
Le débat n’est pas seulement français, il existe aussi en Grande-Bretagne. Bien sûr, personne ne demande aux musulmans britanniques d’être fidèles aux valeurs républicaines. Pour la bonne raison que la Grande-Bretagne n’est pas une République et que la laïcité ne fait pas partie de ses valeurs. La reine est le chef de l’Eglise anglicane  et les signes distinctifs des religions ne sont pas interdits. A Londres, on croise des agents de police sikhs qui portent le turban. Mais, à Londres comme à Paris, la même question est posée : les musulmans sont-ils vraiment des citoyens comme les autres ? Dans le quotidien The Guardian, Suzanne Moor pose la question qui fâche : « Pourquoi nous interrogeons-nous sur la loyauté des musulmans britanniques ? nous ne le demandons à personne d’autre ». La BBC vient de faire un sondage d’opinion. Les résultats sont ambigus : 95% des musulmans se sentent loyaux envers la Grande-Bretagne, mais on n’a pas posé la question à l’ensemble de la population. Plus inquiétant : 27% des musulmans interrogés ont de la sympathie pour les motifs des terroristes qui ont attaqué Charlie Hebdo ! « Qu’est-ce que cela signifie ? Un quart de nos musulmans vont nous décapiter dans notre lit ? Le marchand turc qui donne des bonbons à mes enfants est un adepte du culte de la mort ? Ce sondage renforce la mentalité nous et eux ». Suzanne Moore enfonce le clou : « Parce que je ne suis pas musulmane, personne ne va tester ma loyauté…Je hais le drapeau britannique et je mets à la casse la famille royale. Mais personne ne me demande de prouver mon attachement à la Grande-Bretagne ». Elle affirme qu’elle ne passerait pas le test pour devenir citoyenne britannique. Si elle voulait devenir Américaine, elle devrait prêter serment sur la Bible : « une nation sous l’autorité de Dieu, indivisible, avec la liberté et la justice pour tous ». Pour devenir Français, il faut signer la Charte des droits et devoirs du citoyen français, qui reconnaît les principes, valeurs et symboles de la République française, « une et indivisible », accepter le drapeau tricolore, la Marseillaise et la laïcité. Autre pays, autres valeurs !
Pour un Français, la Grande-Bretagne est difficile à comprendre. Pas seulement parce qu’on y conduit à gauche, qu’on est sujet de Sa Majesté et que les valeurs nationales ne sont pas gravées dans la Constitution, puisqu’il n’y en a pas. Mais surtout, parce que la liberté d’expression n’est pas comprise comme en France. Selon Suzanne Moore : « En Grande-Bretagne, nous sommes divisibles et incrédules…quelques-uns d’entre nous ne reviendront pas en arrière sur la liberté d’expression, alors que d’autres sont prêts à accepter que nous ne devrions pas offenser les croyants ».
En France aussi, après le massacre de Charlie Hebdo, des musulmans ont protesté : pourquoi nous demander de condamner les terroristes qui prétendent agir au nom du prophète ? Pourquoi nous demander si nous respectons mieux les valeurs de la République que les autres Français ? Comme Mabrouck Rachedi, blogueur dans L’Express : « Ces injonctions paradoxales se révèlent quand j'entends ici et là des voix exhortant les Français musulmans à s'exprimer d'une seule voix. Mais existe-t-il un groupe de la population française capable de s'exprimer d'une seule voix…ne serait-ce pas inquiétant qu'un groupe de la population ne se s'exprime qu'en fonction de son appartenance religieuse ou communautaire ? La pluralité des opinions, c'est la liberté d'expression même, c'est la démocratie, c'est la République. Il faut souhaiter que les Français musulmans (comme tous les Français) continuent de s'exprimer à plusieurs voix ». Décidément, à Londres comme à Paris, les musulmans sont des citoyens comme les autres, égaux en droits et devoirs. Mais comme le dit la sagesse populaire, il y en a qui sont plus égaux que les autres !



16:14 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (3)

25/02/2015

Racontez la légende, pas la vérité

S’il vous restait encore quelques illusions sur le sérieux et la crédibilité des stars de la télévision aux États-Unis, vous n’en aurez sûrement plus après avoir entendu l’histoire que je vais vous raconter. Il y a quelques semaines, la chaîne NBC a suspendu son présentateur vedette, Brian Williams, qui avait menti en prétendant que l'hélicoptère dans lequel il se trouvait en Irak avait été abattu. Aujourd’hui, c’est Bill O’Reilly, la star de la chaîne Fox News, qui dégringole de son piédestal. Le chantre des médias de droite aux États-Unis a raconté des histoires dramatiques  sur son travail de correspondant de guerre. O’Reilly, qui travaillait alors pour CBS, a affirmé que lors du conflit des Malouines ( Falklands) entre la Grande-Bretagne et l’Argentine, en 1982 :  « je me suis trouvé dans une zone de guerre en Argentine, dans les Falklands,  où mon photographe est tombé, c’est cogné la tête et saignait de l’oreille sur le pavé. L'armée nous poursuivait. J’ai dû prendre une décision… j’ai survécu à une situation de combat en Argentine, durant la guerre des Falklands. Je sais que les décisions de vie ou de mort sont prises en un éclair ».
La vérité, c’est qu'aucun correspondant de CBS ne se trouvait aux Falklands, à 2000 km de l’Argentine. L'armée britannique n’a autorisé que 30 journalistes, embarqués par la Royal Navy  à accompagner ses troupes. Le jeune reporter américain a aussi raconté qu'il avait assisté, à Buenos Aires, à une violente manifestation contre la junte argentine : « une émeute a éclaté et beaucoup de manifestants ont été tués. J’étais au milieu de la manifestation et j’ai failli avoir une attaque, quand un soldat qui se trouvait à 3 mètres de moi, a pointé son arme directement sur ma tête ». Malheureusement pour O’Reilly, la vidéo diffusée par CBS montre des manifestants en colère contre la junte, la police tirant des gaz lacrymogènes et des arrestations musclées, mais aucune victime. Et aucun autre média n’a confirmé la version de O’Reilly.
La star de la chaîne Fox News est connue pour enjoliver ses exploits de correspondant de guerre, Notamment au Salvador pendant la guerre civile. Il se pose aussi en moraliste des médias. Lorsque Brian Williams a dû avouer  qu'il avait menti sur ses exploits en Irak, O’Reilly a même déclaré : « Nous avons fait quelques erreurs dans le passé. Nous nous efforçons de vous présenter des informations qui peuvent être vérifiées… informer implique une grande responsabilité, les Pères Fondateurs (les créateurs de l’Amérique) l’ont précisé très clairement. Ils nous ont dit : « nous vous donnons la liberté. Nous vous protégeons contre l’intervention du gouvernement. Mais, en contrepartie, vous, la presse, devez être honnête ».  L’hommage du vice à la vertu !
Fox News est une chaîne de télévision ultra conservatrice, qui tire à boulets rouges sur le président Obama et les démocrates. Elle est célèbre pour ses dérapages et ses approximations. En janvier, elle expliqué aux Américains : «Il y aurait en France des centaines de zones interdites où la police a peur d’aller. Des "no-go zones" qui sont très souvent des quartiers musulmans… Je ne sais pas. Ça doit être un truc qui a à voir avec le multiculturalisme».
Bien sûr, il n’y a pas qu’aux États-Unis où certains journalistes embellissent la réalité pour se donner le  beau rôle auprès du public. Souvent, leurs confrères, qui ne sont pas dupes, ricanent devant ces dérives de l’information. Aux États-Unis, les journalistes sont moins complaisants. Les mensonges de O’Reilly ont été dénoncé par Mother Jones, « un magazine lancé en 1976 par quelques passionnés de journalisme d’investigation. Mother Jones revendique fortement son identité progressiste et contestataire. Ce magazine de gauche, d'envergure nationale, traite de l'actualité ainsi que des grands enjeux de notre temps : environnement, justice sociale, etc. »D’autres journalistes de chaînes concurrentes ont aussi affirmé que le présentateur de  Fox News avait menti  ou, au moins, avait embelli l’histoire.
Mais O’Reilly  a décidé de contre-attaquer, en affirmant  que Mother Jones se moquait de la vérité,  que son fonds de commerce était l’injure et l’attaque politique. Fox News  a une politique agressive  pour soutenir à fond sa vedette, dont  l’émission est  regardée par plus de 3 millions d’Américains. Mais les téléspectateurs sont sans illusion, comme ce  lecteur du New York Times : « O’Reilly  est payé comme propagandiste, pas comme reporter, et il est largement considéré comme un charlatan. Il a menti à propos de la guerre des Falklands ?  Et alors  : cela correspond au reste de son œuvre. Vous pensez que Fox le virera pour cela  ? Je pense que la direction va probablement rigoler, dans ses bureaux,  en pensant que le public n’en fera pas tout un plat. »  Ainsi va l’opinion envers les médias, aux États-Unis comme en Europe : « si la légende est plus belle que la vérité, racontez la légende ».

17:31 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (0)

22/02/2015

American Sniper : la fascination de la mort

Vous n’avez jamais entendu parler de American Sniper ? Vous vivez sur Mars ? Vous avez passé les dernières semaines au sommet de l’Everest ? American Sniper, c’est le dernier film du cinéaste américain Clint Easwood, 84 ans. Il raconte l’histoire vraie d’un tireur d’élite, Chris Kyle, qui a abattu 165 personnes en Irak, c’est le biopic de base d'un soldat américain patriotique devenu une légende. De retour d’Irak, il a été abattu par un autre soldat traumatisé par la guerre. Je viens de visionner ce film de guerre. On n’en sort pas indemne. Bien sûr, les horreurs de la guerre, on en a déjà vus au cinéma, avec Apocalypse Now, Platoon ou Il faut sauver le soldat Ryan. Les snipers font partie de la mythologie de la guerre, depuis Sergent York, un sniper de la première guerre mondiale. Ces machines à tuer sans état d’âme ont toujours fasciné les cinéastes et les voyeurs que nous sommes ! Après avoir vu le film, ne me dites pas que vous n’avez pas été fasciné quand vous avez vu la femme et le gosse irakiens dans le viseur du sniper ! Vous ne me ferez pas croire que vous n’aviez pas le souffle court et le coeur qui battait la chamade quand le doigt du sniper a pressé la détente !
Aux Etats-Unis, le film a été vu par des millions de spectateurs et il a déjà rapporté plus de 300 millions de dollars. Il est le favori du public pour les Oscars. Il est aussi au centre d’une violente polémique. Pour ses adversaires, American Sniper est une apologie insupportable de la violence. Telerama : « On ressort de ce film belliciste avec l'impression très désagréable d'avoir vu et entendu quelqu'un nous dire que Chris Kyle est un p... de héros au service d'un p... de grand pays. Cela s'appelle un film de propagande patriotique. « La gauche américaine pacifiste rappelle que Eastwood a un long passé de violence. Ses films comme Impitoyable ou Grand Torino, ses rôles de l’inspecteur Harry ou dans le western Le bon, la brute et le truand, témoignent de sa fascination pour les armes et la violence. Il a soutenu les candidats républicains les plus réactionnaires et il est un membre très actif de la National Rifle Association (NRA), un lobby des armes très puissant aux États-Unis. Le célèbre réalisateur Michael Moore, dont le documentaire « Bowling for Columbine » dénonçait le lobby des armes, a enflammé le débat : «Mon oncle a été tué par un sniper pendant la Seconde Guerre mondiale. On nous a appris que les snipers étaient des lâches ». Bon, l’affaire est entendue !
Objection, Votre Honneur ! American Sniper a des défenseurs dans les medias américains. Comme The New Yorker, la revue qui se revendique « une tribune prééminente du journalisme « sérieux » et de la fiction » : « Le film de Clint Eastwood est un film accablant pro-guerre et anti-guerre. Une sombre célébration du bonheur d’un guerrier et une lamentation triste sur l’aliénation et la misère du guerrier. Eastwood admire et même révère le guerrier, même s’il déteste la guerre - pas par principe, pas parce elle est fondamentalement mauvaise, mais parce qu’elle détruit fondamentalement les guerriers, les guerriers américains…American Sniper n’est pas seulement une tragédie. C’est une tragédie américaine, une vision tragique du destin de l’Amérique. Loin de la pompe patriotique, c’est une vision du passé qui va au-delà de l'image figée que l'Amérique a d’elle même vers le tourbillon de la guerre. »
Clint Eastwood est aussi une légende d’Hollywood. Il a remporté quatre Oscars pour ses films. Il fait partie de ces cinéastes américains traumatisés par les guerres de l’Amérique. Devant le succès de son film et la tempête de critiques, le vieux réalisateur explique au Monde :  « Je crois que Chris Kyle est devenu obsédé. Il voulait protéger ses camarades, mais qui sait ? Il se peut aussi qu’il aimait tuer tout simplement. Il pratiquait la chasse, la tuerie légalisée. Le jeu le plus intéressant au monde serait de chasser non pas l’animal mais un autre humain… C’est le genre de questions que j’aime laisser ouvertes. » Bien sûr, on peut condamner le cynisme et l’ambiguïté de Eastwood, au nom d’un anti-américanisme très français. On peut penser que ses films sont un reflet de cette passion morbide des Américains pour les armes. Mais on peut aussi regretter que presqu’aucun cinéaste français n’ait osé s’attaquer aux guerres que la France a menées en Libye, au Mali, en Syrie, ni aux bavures des commandos et des services spéciaux. Il est plus facile et moins risqué de faire la morale au vieux réac américain que de se salir les mains en montrant les guerres de la France.


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19/02/2015

Les journalistes sont-ils irresponsables ?

Le torchon brûle entre le Conseil supérieur de l’audiovisuel et les médias français. Le CSA, c’est le gendarme de la radio et de la télévision en France. Depuis deux ans, il est présidé par Olivier  Schrameck, un haut fonctionnaire proche du parti socialiste. Vieille tradition française : nommer une personnalité politique à un poste sensible. Le président du CSA est à la tête d'un collège de six membres, des journalistes et des fonctionnaires, désignés par les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, selon un subtil dosage politique. Sa feuille de route est de conduire le CSA vers une plus grande indépendance, notamment en récupérant le pouvoir de nomination des PDG de l'audiovisuel public. Selon l'entourage de François Hollande : « Le CSA n’a pas vocation à contrôler les médias. Pour nous, les choses sont claires. Nous avons rompu avec les pratiques de nos prédécesseurs ». Bien entendu, dans l’opposition, personne n’en croit un mot.
Le CSA vient d’envoyer une volée de bois vert aux radios et aux télévisions après les attentats terroristes du début de janvier. Vingt et une mises en demeure et quinze mises en garde, pour avoir diffusé des images et des informations permettant d'identifier les terroristes, de mettre en danger la vie des otages et montrant les assauts des forces de l’ordre. Pas de sanction, mais une sérieuse épée de Damoclès au-dessus de la tête de la plupart des chaînes de télévision et de radio qui ont diffusé en direct les attentats de Paris du 7 au 9 janvier. Évidemment, les journalistes contestent cette mise en demeure. Selon selon eux, ces sanctions sont « parfaitement injustifiées ». Le directeur de la rédaction de France Info affirme même : « ils nous reprochent en quelque sorte d’avoir fait notre métier, c’est-à-dire d’avoir dit : il se passe quelque chose, il y a des coups de feu ».
 Les directeurs de l'information des médias audiovisuels  montent sur leurs grands chevaux. Ils ont envoyé une lettre ouverte au CSA : « La liberté de la presse est un droit constitutionnel. Les journalistes ont le devoir d'informer avec rigueur et précision. Le CSA nous reproche notamment d'avoir potentiellement “attenté à l'ordre public” ou pris le risque “d'alimenter les tensions au sein de la population”. Nous le contestons. » Leur argument massue : « Comment peut-on imaginer que le CSA veuille en 2015 renforcer encore le contrôle sur les médias audiovisuels français régulés quand l'information circule sans contrainte dans la presse écrite, sur les chaînes étrangères, tous les réseaux sociaux et les sites Internet. N'est-ce pas nous placer dans une situation d'inégalité devant la loi ? »
Comme des millions de Français, j’ai passé des heures devant mon écran TV, au début janvier, pour vivre en direct les événements dramatiques. J’ai assisté au meurtre du policier après la tuerie de Charlie Hebdo, à la traque des terroristes, à l’assaut du GIGN contre l’épicerie cacher. Comme ancien journaliste, j’ai apprécié le professionnalisme de mes confrères. Mais j’ai sursauté quand j’ai vu un cameraman coller aux forces de police préparant l’assaut. Ou quand j’ai entendu un journaliste donner les noms des terroristes et un autre, interviewer en direct le preneur d’otages. Et je me suis posé la question ; qu’est-ce que j’aurais fait, à leur place ? Quand l’actualité galope, le journaliste n’a pas le temps de réfléchir. Son métier, c’est de rechercher l’information, de la vérifier et de la diffuser le plus vite possible. En tous cas, avant ses concurrents. Vérifier ? On voit que vous n’avez jamais vécu l’actualité en temps de crise !
Comme tous les anciens combattants du journalisme, j’ai quelques souvenirs «de guerre». Pendant la guerre du Golfe, j’ai renoncé à diffuser les images insoutenables, filmées par la TV de Sadam Hussein, des centaines de cadavres de civils irakiens carbonisés par un missile allié. Le 11 septembre, j’ai assisté en rédaction au travail de mes confrères qui commentaient en direct l’effondrement des tours jumelles de New York. On a beau avoir des années de métier, qui vous ont appris à décoder les images. Dans ces moments-là, on est, comme vous, hébété par ce qu’on voit, en se demandant si c’est la réalité ou la fiction !
Mais l’urgence n’est jamais un bon argument pour excuser des dérapages et des erreurs. Je peux comprendre la réaction de mes confrères. Mais ils ont tort d’accuser le CSA d’être le flic des médias. Parmi ses missions : « Le suivi des programmes est un élément important de la régulation. Il s’agit pour le Conseil de contrôler le respect de l’application des lois, des règlements et des engagements pris par les opérateurs. Il a pour but de veiller à la sauvegarde de principes fondamentaux comme le respect de la dignité de la personne humaine. » Le CSA pose de vraies questions qui dérangent les journalistes : est-ce que la couverture médiatique exceptionnelle a mis en danger la vie des otages ? Est-ce qu’il fallait diffuser en boucle les images violentes ? Est-ce qu’il fallait donner la parole aux djihadistes ? Est-ce que les médias ont gêné l’action de la police ? A ces questions légitimes, que vous vous posez aussi, il n’y a pas de réponse tranchée, mais une appréciation des faits. Il faut toujours se souvenir de cet aphorisme d’Oscar Wilde : « La vérité pure et simple est très rarement pure et jamais simple ».

00:07 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (0)