28/01/2015

Charlie Hebdo : « les charognards du complot »

Le dernier dérapage de Jean-Marie Le Pen illustre, jusqu'à la caricature, cet aphorisme de Chateaubriand, repris par de Gaulle : « la vieillesse est un naufrage ». Que le « président d’honneur" du Front National proclame : « Je ne suis pas Charlie, je suis Jean-Marie », c'est son droit après tout.
Mais il éructe dans les médias que le massacre de Charlie Hebdo porte "la signature d'une opération de services secrets, mais nous n'en avons pas la preuve »… la mise en place de la réaction politico-médiatique fut si rapide qu’il ne peut pas y avoir d’improvisation. Un plan média était préparé à l’avance ». Le vieux leader frontiste est un spécialiste des plaisanteries douteuses et des amalgames racistes, pour lesquels il a été condamné plusieurs fois par la justice. Sa dernière sortie vous a fait rire ? Pas moi ! Je connais le bonhomme. Je l’ai fréquenté pendant plusieurs jours, en 1986, pour préparer une émission de la Télévision suisse romande. Je l’ai vu manipuler une salle de 3000 personnes, les bras levés, au son du « choeur des esclaves » de Nabuco de Verdi, un des airs préférés de Mussolini. Il a beau avoir 86 ans, il a encore des ambitions politiques : il se porte candidat à la présidence de la région Provence Alpes Côte d’Azur, un des fiefs du FN, où les nostalgiques de l’Algérie française et les Français déboussolés par la crise et le chômage vont voter pour lui.
Le plus inquiétant, c’est que la thèse délirante de Le Pen sur le « complot » contre Charlie Hebdo est populaire, surtout dans les quartiers et les banlieues à majorité maghrébine. Elle séduit certains des musulmans qui n’ont pas défilé derrière le slogan « Je suis Charlie ». Selon un sondage réalisé par l'institut CSA pour le site de droite Atlantico, 17 % des personnes interrogées pensent qu’il s’agit d’un complot (4 % pensent "tout à fait" et 13 % « plutôt"). Parmi les tenants de la thèse du complot, l'Ifop note que les mêmes clivages s'expriment pour les attentats de Paris et pour le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Les jeunes (61 %), les milieux populaires (65 %) et les moins diplômés (68 %) sont les moins convaincus que les attentats soient l'oeuvre de terroristes islamistes, alors que cette certitude est nettement plus répandue parmi les seniors (78 %), les cadres supérieurs (79 %) et les titulaires d'un diplôme supérieur à bac + 2 (83 %). Mais "on voit que même dans ces milieux les plus informés, la remise en cause de la lecture fournie par les médias et les pouvoirs publics (...) concerne une minorité significative ». Par exemple, cette réaction d’un lecteur du Figaro : « Décidément, la liberté de pensée dérange dans ce pays et on se donne beaucoup de mal pour faire gober la version officielle alors que n'importe qui ayant deux doigts de bon sens n'arrive pas à suivre la logique du déroulement des faits tel qu'il est présenté, ce qui signifie bien que tout n'a pas été exposé. »
Dans un article intitulé « Les charognards du complot », Charlie Hebdo rappelle le rôle du réseau Voltaire et de son fondateur, Thierry Meyssan, l’idéologue qui a nié les attentats du 11 septembre 2001. Sur son site, il affirme : « Nous ignorons qui a commandité cette opération professionnelle contre Charlie Hebdo, mais nous ne devrions pas nous emballer. Nous devrions considérer toutes les hypothèses et admettre, qu’à ce stade, son but le plus probable est de nous diviser ; et ses commanditaires les plus probables sont à Washington. »
Il faut entendre les déclarations de jeunes Maghrébins des quartiers de Marseille, interviewés par Le Monde : «On pense que toute cette histoire est une manipulation. Ces tueurs étaient des mercenaires engagés par les services secrets pour monter les Français contre l’islam. » Un autre : « Il y a cette histoire de rétroviseurs, une fois blancs, une fois noirs, la voiture qui n’était pas la même, la carte d’identité oubliée…« On dit qu’un des frères Kouachi était déjà mort et que son corps avait été rapatrié au pays. Comment un mort peut tuer ? « Où ont-ils été chercher ces explications délirantes ? Sur Facebook, sur Twitter, sur les sites Internet, parce que « je n’arrive pas à croire à ce que les médias nous racontent ». Le discours complotiste déferle sur les réseaux sociaux.
François Hollande a beau rappeler, à propos du 70e anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz, qu’il faut  "prendre conscience que les thèses complotistes prennent leur diffusion par internet et les réseaux sociaux. Or nous devons nous souvenir que c’est d’abord par le verbe que s’est préparée l’extermination »..Nous devons agir au niveau européen et même international pour qu’un cadre juridique puisse être défini et que les plateformes internet qui gèrent les réseaux sociaux soient mises devant leurs responsabilités, et que des sanctions soient prononcées en cas de manquements ». Il a raison, bien sûr, mais son discours ne convaincra pas ceux qui n’ont plus confiance dans les politiciens ni ceux sont convaincus que les médias cachent la vérité. Il faut écouter Emmanuel Taïeb, un professeur spécialiste du conspirationnisme, interviewé par Le Figaro : «  la théorie du complot est l’arme politique du faible…Les théories du complot nourrissent un discours politique de violence, de haine, tout en prétendant faire appel à l'esprit critique de celui qui y adhère. »

16:59 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (0)

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