28/08/2014

L’Arlésienne de Genève

On m’a toujours répété que les peuples heureux n’ont pas d’histoire. On avait tout faux ! S’il est au monde un peuple heureux, ce sont bien les Genevois. Ils habitent une des villes les plus connues au monde pour ses 141 banques accueillantes, ses 250 multinationales, ses organisations internationales, son jet d’eau, ses quais fleuris au bord du lac. Heureux, les Suisses sont riches et prospères. Selon une statistique récente, leur revenu disponible moyen s'élève à 6766 francs suisses par ménage. Les Genevois ne sont pas les plus mal lotis. Même si le coût de la vie est aussi un des plus élevés au monde.
Et pourtant, ces nantis ont un problème : leur ville étouffe sous le poids de la circulation automobile. Normal, la ville du bout du Léman est coincée entre le lac et les montagnes, les ponts sont saturés du matin au soir, sa seule autoroute vers la Suisse est un piège à bagnoles. Et plus de 70 000 frontaliers français embouteillent chaque matin les postes de douane pour travailler à Genève où les salaires sont trois fois plus élevés qu’en France. Bref, les peuples heureux ont aussi une histoire ! Depuis plus d’un siècle, les malheureux Genevois se cassent la tête pour trouver une solution à leurs bouchons. Ils ont déjà construit une autoroute pour contourner la ville, une merveille qui a coûté 100 millions du km. ! Ils construisent un métro, le CEVA, pour encourager les transports publics entre la Haute Savoie et Genève. Une danseuse à 1.6 milliard. Et pourtant, le centre de Genève étouffe toujours.
Mais, bon sang, c’est simple : il faut que les bagnoles traversent le lac pour éviter qu’elles n’envahissent le centre-ville. Alléluia ! Doucement, on se calme ! Traverser le lac, mais comment ? Sur un pont ou sous un tunnel ? That is the question ? C’est l’Arlésienne de Genève : comme le rappelle la Tribune de Genève, « Les associations automobilistes lancent en 1985 une initiative populaire pour une traversée de la rade, sans imposer de plan précis. Le peuple applaudit: le 12 juin 1988, c’est oui à 68,5%. Mais lorsqu’il est confronté à des projets concrets, le même peuple les rejette. Le 9 juin 1996, c’est non à un pont à 69% et non à un tunnel – plus cher – à 71%. »
En 2004, une étude officielle remet l’ouvrage sur le métier. Et la bataille de la rade s’embrase. A ma droite, les amis de la bagnole, les commerçants et le patronat qui espèrent que la traversée permettra de « fluidifier le trafic au centre-ville, y maintenir l’activité commerciale ou encore embellir les quais. » A ma gauche, les écolos qui proclament que le tunnel polluera la nappe phréatique, que les accès provoqueront des bouchons monstrueux et que la circulation sur les quais sera infernale. Du coup, le gouvernement du canton freine des quatre fers. Et, en bon Suisse, il fait ses comptes : la traversée de la rade coûterait 1.175 milliard de francs. Et il ne faudra pas compter sur l’aide la Confédération avant 2030. Mais voilà que l’UDC, le parti xénophobe qui a fait voter l’initiative contre l’immigration étrangère, lance une initiative. Il est urgent de faire passer les bagnoles par un tunnel sous le lac. « Le texte est des plus précis. Il inscrit dans la Constitution genevoise un projet aux gabarits définis, sur un tracé bien établi, à réaliser dans un délai explicitement imparti. ». Six ans après le vote sur le projet, les voitures traverseront le tunnel ! Tous les partis genevois sont contre, sauf l’UDC et son allié, le Mouvement des Citoyens genevois, qui a déclaré la guerre aux frontaliers.
Mai voilà que le tout-puissant Touring Club suisse vient au secours des populistes genevois. Il propose de financer le tunnel par un péage. Soutenu par le commerce genevois, il a refait ses calculs : le tunnel ne coûterait que 700 millions. Les électeurs trancheront, le 28 septembre. Mais la campagne des chiffres et des arguments fait rage. Dans la presse locale, les experts auto-proclamés se lâchent, dans la Tribune de Genève. Un certain O. Charles : « Grâce aux nouvelles technologies, dans 15-20 ans, il y aura beaucoup moins de voitures même si la mobilité augmentera. Pour un grand nombre, nous ne serons plus propriétaires de nos voitures mais juste locataires, le temps d'une course. Peut être même qu'il n'y aura déjà plus de volant. Moins de places de parking, moins de trafic, moins d'embouteillage…moins besoin de traversée courte de la rade. » Moli Youki : « Ca en fait beaucoup, du fric pour les automobilistes... 1) un péage urbain à chaque pont pour ceux qui veulent absolument traverser par le centre-ville et 2) que ce fric serve plutôt à payer le financement d'agrandissement/élargement des voies existantes de l'autoroute de contournement. C'était prévu pour, non? "contourner"... eh voilà! Nippon ni tunnel. » J. Aryagi : « Qu'importe le prix de l'ouvrage il nous faut cette traversée, il ne faut plus attendre. Peuple de Genève n'écoutez pas cet état d'incapables. A leurs yeux cet ouvrage plus que nécessaire coûte trop cher, par contre lorsqu'il s'agissait de voter pour le CEVA il n'y avait aucun problème que ça coûte la peau des fesses alors que Genève aurait pu s'en passer largement. » Des experts, on vous dit !
En attendant l’issue de cette bataille homérique, le reste de la Suisse ricane : les Genevois, forts en gueule et râleurs congénitaux, sont vraiment les champions du monde de l’indécision - des dizaines d’années, des millions dépensés pour étudier un problème- et aucun accord pour trouver une solution. Selon une étude fédérale sur l’image des Suisses, les Genevois sont considérés comme sûrs d’eux. A noter qu’ils arrivent également en tête pour ce qui est du snobisme! On pourrait ajouter : pour l’incapacité à décider, les Genevois ne craignent vraiment personne.

16:27 Écrit par schindma | Lien permanent | Commentaires (2)

02/08/2014

Hommage à Bernard Béguin

Bernard Béguin, qui vient de disparaître à l’âge de 91 ans, était un grand journaliste à l’ancienne. Il fut mon rédacteur en chef au Journal de Genève et mon premier maître en journalisme. Je revois encore sa longue silhouette, son élégance britannique, son regard amical derrière ses lunettes, sa manière d’écouter, j’entends sa voix douce au téléphone : Béguin. Il m’avait engagé sur un coup de téléphone. Le Journal de Genève cherchait un jeune journaliste pour sa rubrique étrangère. Je terminais mes études à l’Institut de hautes études internationales. Quelques semaines plus tard, je franchissait la porte du vieil immeuble de la rue Général-Dufour, à Genève. J’étais admis dans le saint des saints de la haute bourgeoisie et du libéralisme protestant genevois ! 

Le Journal dirigé par René Payot était une petite rédaction d’individualistes. Olivier Reverdin, directeur, conseiller national et professeur de grec à l’Université, envoyait chaque semaine son édito de politique fédérale, rédigé dans le train. Eugène Fabre, au passé bien connu d’extrême-droite, menait d’une main de fer le secrétariat d’édition, toute en assurant d’une plume féroce la critique théâtrale.  Jean-Daniel Candaux, brillant spécialiste de Voltaire, avait été chargé de la politique genevoise où il brocardait les notables. Le jeune avocat Alain Hirsch mettait ses compétences au service de la rubrique économique. Georges Duplain régnait en maître comme correspondant à Berne. Walter Weideli animait la rubrique littéraire, l’un des fleurons du quotidien, où il avait réussi à convaincre la direction de mener une collaboration avec un journal de Varsovie, - en pleine guerre froide - avant d’écrire sur le baron Necker, ministre des Finances de Louis XVI,  une pièce intitulée « Le banquier sans visage », qui avait fait scandale à Genève.

Bernard Béguin menait cette barque d’une main ferme, sans élever la voix. Chaque matin, la conférence de rédaction réunissait les journalistes dans le bureau de René Payot. Tout le monde était debout, la séance était vite enlevée, les rôles distribués et Payot proposait l’édito, qu’il rédigeait à la main en « pattes de mouche » que seul le chef d’atelier parvenait à déchiffrer. J’ai pris ma première leçon de journalisme en avril 1961, lors du putsch des généraux en Algérie, qui ont tenté de soulever l’armée et les pieds-noirs pour maintenir l’Algérie Française. J’étais noyé sous l’avalanche de dépêches que crachaient les télex. Comment raconter l’histoire qui s’emballait, comment vérifier ? Bernard Béguin gardait la tête froide. La Der comprendrait à gauche le récit des événements vus de Paris, à droite, le récit vu d’Alger et au milieu le commentaire du rédacteur en chef. 

Bernard Béguin était un spécialiste de politique étrangère, dont il connaissait les acteurs et les rouages. Bien informé, notamment grâce aux contacts personnels de Payot avec le monde politique français, il rédigeait des éditoriaux qui faisaient autorité en Suisse et à l’étranger. Il m’avait appris - je ne l’ai pas oublié - que lorsqu’une négociation est rendue publique, c’est qu’elle a échoué. Il savait qu’un journaliste ne doit jamais écrire tout ce qu’il sait. Il m’a raconté son entretien confidentiel avec le colonel Antoine Argoud, la cheville ouvrière du putsch des généraux, pilier de l’OAS, condamné à mort par contumace. L’officier putschiste en cavale avait passé deux heures dans le bureau de Béguin pour lui raconter sa guerre pour l’Algérie française. Le journaliste n’avait pas osé prendre des notes. Il n’avait même pas pu prévenir sa femme qu’il ne serait pas là pour le repas. Il craignait que le colonel pense qu’il appelait la police ! Après le départ du colonel putschiste, Béguin avait frénétiquement rédigé un mémo sur son entretien, mais rien n’a paru dans le Journal de Genève. Un scoop, ce n’était pas le genre de ce gentleman du journalisme. 

Je l’avais retrouvé à la Télévision romande où il était devenu directeur des programmes, après le putsch des jeunes Turcs du journal qui l’avaient privé de son poste. Ce n’était pas un homme de télévision. Mais ses commentaires lucides, bien écrits et dits d’une voix claire passaient bien à l’écran. Il avait même trouvé un truc pour conclure : il mettait dans la poche de son veston le stylo qu’il tenait en main. Ce grand journalisme avait aussi une haute idée de son métier et de l’éthique de la profession. Il avait écrit un petit ouvrage à l’intention de ses jeunes confrères : « Journaliste, qui t’a fait roi ? » Il racontait : « un jeune et brillant journaliste de la Télévision déclarait : Nous sommes là pour déranger. - Ah ? et qui vous en a chargé ? Ainsi le vétéran posait lui-même la question: «Qui t'a fait roi?» Avons-nous vraiment, comme Napoléon, pris la couronne des mains du pape pour la poser nous-mêmes sur notre propre tête ? » Une leçon de modestie et de rigueur professionnelle qui restera sa marque.

 

 

 


 

20:08 Écrit par schindma dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0)