01/07/2014

J'aime pas les Suisses

Jʼécris régulièrement des chroniques dʼabonnés pour Le Monde et pour le site dʼinformation en ligne Mediapart. Je les signe de mon nom en précisant : journaliste suisse. Dans ces chroniques, je commente librement et sur un ton critique lʼactualité française et ce qui se passe en Suisse. Je mʼattendais bien sûr à provoquer des réactions. Quand on donne son opinion franchement, il ne faut pas craindre les critiques, même acerbes. Cela fait partie du jeu et tous les chroniqueurs y sont habitués. Jʼai été journaliste pendant presque quarante ans dans la presse et à la télévision suisses. Cela mʼa rendu le cuir assez épais pour supporter les remarques les plus critiques. Je mʼy attendais, mais jʼai quand même été surpris par la violence de certaines attaques.

Que certains lecteurs me reprochent avec véhémence de critiquer la politique française, dʼun point de vue suisse, jʼai un peu de peine à le comprendre. Après tout, selon la belle devise du Figaro de Beaumarchais : «Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur». Lorsque je commente les grèves contre la réforme des retraites, (“France : la culture de la grève” ), lʼaffaire Bettencourt (“Du bon usage des fuites”), le Tour de France et le dopage (“Tour de France : la farce tranquille”) ou lʼinterdiction de la burqa (“Burqa : liberté v. fraternité”), je suis surpris par certaines réactions : de quel droit ce journaliste suisse se permet-il de juger la France où il a choisi de passer sa retraite ? On me reproche même de distribuer des coups à droite et à gauche, de donner des leçons en se moquant de la France et des Français. Mais cʼest quand je commente lʼactualité suisse que les critiques sont les plus virulentes. Evidemment, je mʼy attendais : les votes de lʼinitiative contre la construction de minarets, celle sur le renvoi des délinquants étrangers et sur "l'immigration de masse" ont soulevé des passions et suscité des commentaires pas toujours aimables sur “le modèle suisse de démocratie”, sur la xénophobie helvétique, sur la comparaison entre lʼUDC et le Front national. Ces votes ont aussi révélé que beaucoup de Français ne comprennent pas la Suisse.

Cʼest mon commentaire sur la la politique européenne de la Confédération (“La Suisse dans lʼUE : pas demain la veille”) qui mʼa fait comprendre que, si certains lecteurs sont bien informés, dʼautres réagissent avec leurs tripes à chaque fois que l'on parle de la Suisse. Tout y passe : lʼargent sale des dictateurs et des trafics, lʼarrestation de Polanski, les fonds juifs, le secret bancaire, les exilés fiscaux... Il ne faut pas généraliser. Mais la plupart des Français nʼaiment pas les Suisses. Ou plutôt, ils ont avec la Suisse des relations dʼamour-haine, de mépris et dʼenvie. Vu de France, la Confédération apparaît comme un îlot au système politique exotique, qui cultive sa méfiance de lʼEurope et sa peur des étrangers. Une nation de gens coincés, trop polis pour être honnêtes. Un pays qui incarne le libéralisme économique - un gros mot en France - et la mondialisation. La crise économique nʼa évidemment pas arrangé les choses. Le franc suisse sert de refuge aux capitaux quand lʼeuro vacille. Et le taux de chômage suisse paraît irréel en France. Nʼallez surtout pas expliquer que la prospérité helvétique ne vient pas de lʼargent sale caché dans les banques, mais dʼune politique économique et financière raisonnable, dʼune industrie performante et dʼun système politique qui a permis aux électeurs de donner leur avis au lieu de descendre dans la rue. Vous ne convaincrez personne et vous vous exposerez à une volée de bois vert. Non, vous ne me ferez pas dire que tous les Français pensent comme le regretté Fernand Raynaud et son célèbre sketch : “Jʼaime pas les étrangers"

 


 


09:48 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

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