16/12/2017

Du bonheur d'être Suisse

Ah, quel bonheur d’être Suisse ! Le passeport rouge à croix blanche, c’était le rêve de Salvatore Scanio, un Italien de 45 ans, né à Genève, un secondo comme on dit là-bas. Il parle deux langues nationales, il dirige une entreprise, il s’implique dans la vie sociale, il paie ses impôts. Alors, Il a demandé sa naturalisation avec sa femme et ses trois enfants, à Nyon où il a acheté une maison. Recalé pour « insuffisance de connaissance en civisme », a décidé la commission de naturalisation ! 

L’histoire que raconte le couple recalé aurait enchanté le père Ubu. Face au couple Scanio, six conseillers communaux de différents partis. Un véritable interrogatoire : citez trois fleuves qui prennent leur source en Suisse. Mme Scanio mentionne le Rhône et le Rhin, mais bute sur le troisième. « Vous ne connaissez pas l’Inn ? ». C’est une rivière dans les Grisons , à l’autre bout de la Suisse, certainement peu connue des habitants de Nyon ! On lui demande de décrire le drapeau de la commune, elle le confond avec celui du canton. On lui demande de citer une date importante pour la Suisse. Elle choisit 1291, la date mythique du pacte fondateur de la Confédération. Mais elle ignore, comme la plupart des Suisses, les noms des trois bourgmestres signataires du pacte. Son mari se mélange les pinceaux sur les noms des membres du gouvernement cantonal. Recalé, mais le couple pourra se présenter à une nouvelle audition après avoir suivi une formation !
Le président de la commission explique sa doctrine : « Le fait qu’il soit né ici n’est pas un critère prépondérant. Nous devons nous assurer que les futurs Suisses connaissent bien notre système politique, garantit d’une stabilité qui a traversé les siècles ». Même s’il reconnaît que « la plupart des Suisses ne passeraient pas le test ». A Nyon, 25% des requérants sont recalés en première instance. L’histoire du couple italien a fait réagir la Suisse. Même le président de la Confédération a écrit aux Scanio pour manifester sa solidarité. C’est que la commission de naturalisation de Nyon a une conception rigide de la procédure. Une jeune Française, née en Suisse et bien intégrée dans le milieu associatif, qui a même appris à faire la fondue et à « parler vaudois », a elle aussi été recalée. On lui reproche de ne pas avoir lu la brochure civique éditée par la commune ! Cette histoire rappelle un célèbre film de 1978 « Les faiseurs de Suisses », dans lequel des fonctionnaires de la police cantonale chargés d'examiner les candidats à la naturalisation traquaient une famille italienne.
Le problème, c’est qu’en Suisse, ce sont les communes qui sont compétentes pour accorder le passeport suisse. Pourquoi ? Parce que chaque citoyen est bourgeois d’une commune. La naturalisation n’est pas une procédure administrative, mais politique. L’obtenir s’apparente à la roulette russe. Comme l’explique le professeur d’histoire Pierre-Philippe Bignard, dans « Le Temps » : « L’obtention de la citoyenneté suisse passe donc par un test qui devrait porter sur le mécanisme et la genèse du plus exigeant des systèmes politiques : celui de la démocratie indirecte, commune aux démocraties, mêlée de démocratie directe, originale, associée à un fédéralisme qui relève, lui, d’une histoire longue ». Et voilà pourquoi votre fille n’est pas Suisse ! En Suisse, 40 000 étrangers reçoivent le passeport suisse chaque année. Mais dans certains communes de Suisse centrale, on naturalise au compte goutte. C’est l’assemblée communale qui décide. Il vaut mieux être Italien que Kosovar. Et ne pas avoir des ennemis au village ! En plus, la naturalisation n’est pas gratuite. Le passeport suisse coûte environ 2000 francs (1718 €) selon les communes.
En février, les Suisses ont accepté à 60% un projet de naturalisation facilitée pour les étrangers de la 3e génération. Cela représenterait environ 25 000 jeunes étrangers, surtout des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Turcs ou des ressortissants des Balkans. Plusieurs projets de naturalisation facilitée avaient échoué trois fois. Cette fois-ci, les conditions avaient été durcies : il fallait être né en Suisse, avoir moins de 25 ans, cinq ans de scolarité, maîtriser une langue nationale, avoir des parents et des grands-parents qui ont un titre de séjour. En Suisse, la naturalisation, ce n’est jamais automatique. C’est qu’il s’agissait de modifier la Constitution, donc d’obtenir la double majorité des électeurs et des cantons. Mais le climat politique n’était pas favorable aux étrangers. L’UDC, le parti xénophobe, avait lancé la campagne du non avec une affiche provocante : une femme en burqa et le slogan « naturalisation incontrôlée ? Non à la naturalisation facilitée ». Sauf qu’il ne s’agissait pas de l’interdiction de la burqa et qu’il y avait peu de musulmans concernés, moins de 12%. La forteresse suisse n’est pas prête à se rendre. 

18:30 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

16/05/2017

Olivir Guéniat : le flic pétard

Olivier Guéniat, qui vient de disparaître, était un flic atypique. Je l’avait rencontré lors d’un séminaire de formation à la communication. J’avais été bluffé par son ouverture d’esprit, son charisme et son réalisme. En 2014, il avait jeté un pavé dans la mare en affirmant que le modèle répressif suisse de lutte contre la drogue était un échec. Vous me direz : encore un de ces scientifiques naïfs qui ne sont jamais sortis de leur bureau. Vous avez tout faux : Guéniat était alors chef de la police judiciaire du canton de Neuchâtel. Et il rentrait d’une mission d’expert en Uruguay, financée par l’Office fédéral de la santé publique. Ils sont fous, ces Suisses : envoyer un flic pour faire la promotion du pétard ! Guéniat était un flic atypique: diplômé de police scientifique et de criminologie, docteur en sciences forensiques, ancien chef cantonal de la police jurassienne, son canton d’origine. Il était devenu un expert reconnu des problèmes de drogue et il avait même trouvé le temps d’écrire un livre: «Le profilage de l’héroïne et de la cocaïne – une méthodologie moderne de lutte contre le trafic illicite». Bref, tout sauf un spécialiste en chambre.
Et ce que disait le Dr Guéniat, de retour d’Uruguay, étai plutôt provoquant: «Il faut légaliser la production et la consommation de cannabis dans l’espace privé… L’Uruguay fait le pari que cette mesure fera diminuer la pauvreté, la violence et la criminalité…un système de monitoring extrêmement sérieux y a été mis en place, afin de surveiller et mesurer les effets de la loi.» Le flic partisan du pétard privé était un pragmatique. Selon ses déclarations au journal «Le Temps» : «L’Etat autoriserait les consommateurs à s’organiser dans le cadre privé. Une autorisation accordée à ceux qui en feraient la demande et qui payeraient un certain montant annuel, par exemple quelques centaines de francs. Avec l’argent récolté, l’Etat pourrait financer des mesures de prévention et de détection précoce. Parallèlement, la répression pourrait se concentrer sur le marché illicite. Les amendes infligées pour détention de cannabis dans l’espace public devraient être beaucoup plus dissuasives qu’aujourd’hui, par exemple 1500 francs.»
Bien sûr, personne n’était prêt à le suivre dans sa croisade pour la légalisation du cannabis. Mais ses propositions iconoclastes, venant d’un professionnel de la police, ouvraient un débat qui n’est toujours pas fermé.

18:15 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (1)

06/02/2017

Fillon à poil

On n’avait jamais vu ça : un homme politique français qui, littéralement, se met à poil pour sauver sa candidature à la présidence. C’est la stratégie que François Fillon, le champion de la droite, a été forcé d’adopter face à une violente campagne médiatique. Le visage grave, le ton parfaitement maîtrisé, Fillon a convoqué la presse pour s’expliquer sur les accusations du Canard Enchaîné : il aurait utilisé son épouse Pénélope comme assistante parlementaire depuis quinze ans et lui aurait versé 800 000 euros d’argent public, pour un emploi fictif.
Après dix jours de flottement et une communication désastreuse, l’ancien premier ministre a choisi la transparence. Ou « la réalité des faits », selon son expression. Oui, Pénélope a été son assistante parlementaire, mais c’est parfaitement légal en France. Oui, elle a fait un travail remarquable et personne n’a le droit d’en juger, sauf lui. Sa rémunération : 3677 euros par mois, normal pour une avocate. Bien loin des sommes dénoncées par le Canard. Sur quinze ans, ça fait quand même 661 860 euros. C’est à dire l’équivalent net du salaire brut dénoncé par le Canard Enchaîné ! Ses enfants, étudiants en droit et pas avocats, comme il avait l’avait imprudemment révélé, il les a aussi rémunérés grâce à l’argent de sa réserve parlementaire. Pour quoi faire ? Là, le candidat à l’Elysée a été un peu flou. Pour établir des bases de données qui lui ont permis d’écrire un livre politique et d’aider à définir les grandes lignes de la campagne de Nicolas Sarkozy, dont il avait été premier ministre. Mais puisqu’on vous dit que c’est légal !
Dans son exercice de transparence, François Fillon a promis de tout mettre sur la table ou plutôt sur son site Internet : ses comptes en banque, la valeur de ses biens immobiliers, les clients de sa société de conseils, qui n’a aucun mandat russe. Et il a même lancé un défi à ses adversaires dans la course à l’Elysée : qu’ils en fassent autant. Mais l’essentiel du message était destiné à ceux qui , dans son parti, l’avaient déjà enterré, qui lui avaient demandé de retirer sa candidature, qui imaginaient déjà un plan B. Pour leur clouer le bec, une belle formule : « Le plan B, c’est la Bérézina ». Fillon maintient sa candidature, le patron, c‘est lui. Personne « n’a la légitimité pour remettre en cause le vote de la primaire ». Ni les sondages, auxquels il ne croit pas, ni le « complot médiatique » ne lui feront changer d’avis. Les Républicains ont compris la leçon : tous derrière Fillon, sinon l’élection se jouera entre l’épouvantail du Front national, Marine Le Pen, et la menace Emmanuel Macron. Même les députés frondeurs de la droite ont remballé leur pétition. Et les barons républicains se sont mis en rang pour partir à la bataille électorale qui commence maintenant.
Où François Fillon a pris des risques, c’est lorsqu'il a présenté « ses excuses » aux Français et reconnu "une erreur « . Pour n’avoir pas compris que financer avec de l’argent public les emplois de sa famille, c’était légal, mais peut-être pas très moral. En tout cas, plus du tout accepté par la majorité des Français. Bien sûr, Fillon ne remboursera pas les sommes versées à sa famille.
Cette posture d’équilibriste a-t-elle convaincu ? Sûrement pas ses adversaires, comme le candidat socialiste, Benoît Hamon : « Il ne comprend pas bien qu’il y a une forme d’impunité …qui apparaît comme anormale aux Français ». Ou le porte-parole du parti communiste : « Il se comporte comme si tout cela n’était qu’un simple accroc, qu’une malheureuse erreur de conduite ».
Le plus étonnant, c’est la relative complaisance de la presse convoquée par François Fillon, plus de 200 journalistes, dont une cinquantaine de correspondants étrangers. Bien sûr, les représentants des principaux médias ont posé leur question, mais ils se sont contentés des explications données, sans relancer Fillon. Les politiciens français n’ont pas l’habitude des rudes confrontations avec les médias, qui font partie du jeu aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne. Mes excellents confrères français préfèrent disséquer les déclarations politiques et les commenter, de retour devant leurs écrans, plutôt que se confronter avec les hommes politiques. Aucun n’a osé relever les attaques de François Fillon contre « le traitement médiatique de l’affaire », ni son affirmation fausse, selon laquelle la journaliste britannique avait été choquée par l’utilisation faite de son interview, il y a dix ans, dans laquelle Pénélope Fillon affirmait qu’elle n’avait jamais été l’assistante de son mari. La presse française est généreusement subventionnée par l’argent public. Alors, comme le dit le diction américain : « You don't spit on the man that signs your paycheck » - on ne crache pas sur l’homme qui signe votre chèque.

19:55 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (1)

01/11/2016

Merci pour la question

Pour Hillary Clinton, les emmerdements volent en escadrille, selon la fameuse expression de Jacques Chirac. Après l’affaire des emails qu’elle a envoyés de son serveur privé, après la nouvelle enquête du FBI sur les emails trouvés sur l’ordinateur de sa plus proche conseillère, nouvelle tuile : le réseau WikiLeaks révèle que la présidente du Comité national démocrate, Donna Brazile, a passé à Hillary Clinton une question avant un débat organisé par la chaîne CNN, dont elle était analyste politique.
Vous me suivez ? CNN payait une célèbre supporter démocrate pour faire à l’antenne des commentaires politiques sur la campagne présidentielle, alors que la chaîne sponsorisait un débat télévisé. Bien sûr, CNN jure ses grands dieux que Donna Bazile n’avait pas d’informations sur le contenu du débat. N’empêche qu’elle a transmis au directeur de campagne d’Hillary Clinton une précieuse information. Selon le New York Times, une participante au débat poserait la question : si elle était élue, que ferait Hillary Clinton pour aider les gens de Flint, dans le Michigan, qui ont été empoisonnés par le plomb contenu dans l’eau ? Ce problème était un scandale national, à cause du laxisme des autorités locales et une sacrée patate chaude pour la candidate démocrate. WikiLeaks révèle une belle confusion des genres entre information et militantisme politique. Et un méchant coup à l’impartialité de CNN, qui a fait un excellente audience avec les débats électoraux et de juteux contrats publicitaires.
Pour un journaliste, ce cas d’école pose un autre problème : est-ce qu’il faut donner à l’avance ses questions avant une interview ou un débat ? Bien sûr que non. L’interview, c’est un dialogue et une confrontation, c’est poser des questions pour obtenir des réponses. Et relancer l’interlocuteur tant qu’il ne répond pas. Le journaliste doit donner le sujet de l’interview et ses thèmes, pas les questions. Sinon l’interview sera un catalogue de questions et de réponses préparées par le service de com’. Ce n’est plus de l’information, mais de la communication. Le journaliste est corseté dans un exercice sans spontanéité et sans possibilités de relancer l’interviewé.
Durant ma carrière à la télévision suisse romande, je me souviens d’une stupéfiante interview d’un diplomate suisse à New York. Mon confrère avait eu la malencontreuse idée de lui donner à l’avance le texte des questions. A la première question, l’ambassadeur répondit sans rire : la réponse à cette question est contenue dans ma deuxième réponse. Du coup, le cameraman avait cadré le micro ! J’ai toujours résisté aux pressions de mes interlocuteurs pour connaître à l’avance mes questions. Parfois, j’ai dû céder quand c’était une condition non négociable.
Lorsque j’avais organisé un débat télévisé avec Elisabeth Kopp, chef du Département de  Justice et Police, son conseiller avait exigé les questions pour qu’elle puisse se préparer. Son argument : elle parle bien français, mais elle est de langue allemande. J’avais donc envoyé par fax mes questions. Le jour du débat, la ministre était un peu tendue et j’avais bavardé avec elle pour la mettre à l‘aise. Avant d’entrer dans le studio, son conseiller s’était empressé de lui remettre un paquet de notes préparées. Elisabeth Kopp avait avoué, confuse, qu’elle avait oublié ses lunettes et qu’elle ne pouvait pas lire ces fiches. Elle avait été très bonne dans le débat, alors que son conseiller se morfondait dans un coin du studio.
En 1972, j’étais à Téhéran avec une équipe de la TV suisse pour faire une interview du Shah d’Iran dans son palais d’été. Nous étions une dizaine de journalistes suisses. La veille, le ministre à la cour chargé de l’information avait demandé à chacun de lui remettre par écrit le texte de nos questions. Une condition pour avoir l’interview. Parmi d’autres questions, j’avais candidement demandé si Sa Majesté savait qu’une de ses cousines avait été arrêtée à l’aéroport de Genève avec de la drogue dans sa valise. Le ministre de l’information s’était étranglé, on ne pose pas cette question au Shah ! Je lui avais répondu que j’espérais une réponse, car l’affaire avait choqué les Suisses. Le lendemain, j’avais bien rencontré le Shah, mais, en raison d’un agenda trop serré, le temps était trop court pour qu’il puisse m’accorder une interview. Dommage, il aurait pu me dire : merci pour la question.

19:05 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)

04/09/2016

La vérité selon Le Carré

Le quotidien britannique The Guardian publie les bonnes feuilles des mémoires de l’un des maîtres du roman d‘espionnage, sous le titre « les nombreuses vies de John Le Carré, avec ses propres mots ». Pour un lecteur qui a dévoré « L’espion qui venait du froid », qui a suivi avec passion les enquêtes du maître-espion George Smiley (« Les gens de Smiley », « Comme un collégien », « La taupe »), c’est du pur bonheur. Pendant des années, j’ai attendu impatiemment chaque nouveau roman de l’écrivain prolifique retiré au fond des Cornouailles. Je suis devenu un habitué du Cirque - le nom que Le Carré avait donné au siège du service secret. J’ai découvert « Une petite ville en Allemagne », j’ai fréquenté « Un amant naïf et sentimental », j’ai baroudé au Moyen-Orient avec « La petite fille au tambour ». Après la chute de l’URSS, j’ai suivi l’auteur dans les méandres du trafic d’armes avec « Single & Single », je me suis plongé dans les sombres complots africains du « Chant de la mission » et du scandale des médicaments trafiqués dans « La constance du jardinier ». Le plus souvent en traduction, parfois en anglais pour découvrir la langue jubilatoire de Le Carré.
En 1963, en pleine guerre froide, le diplomate David Cornwell devient célèbre avec son troisième roman « L’espion qui venait du froid » publié sous le pseudo John Le Carré. Cinquante-trois ans plus tard, il écrit dans ses mémoires : « Pour le reste de votre vie, il y a un avant et un après la chute. Vous regardez les livres que vous avez écrits avant que le projecteur vous saisisse et qu’on lit comme les livres de votre innocence. » Aujourd’hui, à plus de 84 ans, il raconte ses vies et pourquoi il écrit : « Sorti du monde secret que j’ai connu, j’ai essayé de faire un théâtre pour les mondes plus larges dans lesquels nous vivons. D’abord vient l’imagination, ensuite la recherche de la réalité. Ensuite, retour à l’imagination et au pupitre devant lequel je suis assis maintenant ». La méthode Le Carré, c’est de s’immerger dans la réalité avant de la raconter. D’aller en Afrique découvrir les magouilles des trafiquants, des barbouzes et des affairistes pour écrire « Le chant de la mission ». De remplir des classeurs de notes et de renseignements sur les héros de ses romans, sur les lieux de l’action.
L’une des révélations de ses mémoires, c’est la relation de John Le Carré avec son père. Il avait déjà évoqué dans « Un Parfait espion » ce personnage flamboyant, qui a fait des affaires avec les plus célèbres gangsters de Londres, ce qui lui a valu des années de prison : « Il était un enchanteur sans illusion et un baratineur qui se voyait comme le golden boy de Dieu et il a ruiné la vie de beaucoup de gens ». Le Carré révèle qu’il a eu une enfance sans affection, entre un père violent et une mère dont il dit « à ce jour, je n’ai aucune idée du genre de personne qu’elle était ». D’où cet aveu : « Tout cela faisait de moi une recrue idéale pour les services secrets». Il décrit sa vie comme « une succession d’engagements et de fuites et, Dieu merci, l’écriture m’a gardé relativement sérieux et largement sain ».
Parmi les extraits jubilatoires de ses mémoires, ce déjeuner en 1991 avec le baron de la presse Rupert Murdoch, propriétaire du Times, qui avait publié une photo de l’écrivain et affirmé que « le rapace le Carré » avait demandé à un théâtre de Varsovie 150 £ par représentation de « L’espion qui venait du froid ». Furieux, l’écrivain avait exigé des excuses écrites du journal, un don au théâtre polonais et un déjeuner avec Murdoch. L’affaire s’était réglée au grill du Savoy. Mais, à la surprise de Le Carré, ce qui intéressait Murdoch, c’était de découvrir si le romancier savait qui avait tué Bob Maxwell, un autre baron de la presse, prétendu espion et vrai escroc qui avait ruiné le fonds de pension de ses sociétés et dont le corps avait été retrouvé en mer. Suicide ou meurtre commandé par un service secret ? Le Carré n’en savait rien, il s’était contenté de rappeler les rumeurs de la presse. Après 25 minutes, Murdoch s’était levé et était parti, laissant l’addition au romancier. « Les grands hommes ne signent pas les additions, ils laissent ça à leurs gens ».
Autre souvenir mémorable : après avoir refusé plusieurs fois une décoration, Le Carré est invité à Downing Street par Margaret Tatcher avec le premier ministre hollandais. Il profite de l’occasion pour plaider la cause des Palestiniens qu’il avait rencontrés au Liban. La dame de fer le cloue avec ces mots : « Ne me racontez pas d’histoires larmoyantes. Chaque jour, des gens font appel à mes émotions. On ne gouverne pas comme ça. Ce n’est pas juste ». Avant de lui rappeler que les Palestiniens avaient entraîné les artificiers de l’IRA, qui avaient tué un de ses amis politiques.
Ces extraits des mémoires de John Le Carré m’ont mis l’eau à la bouche. Mais dit-il la vérité ? Ou, comme écrivait Gabriel Garcia Marquez en préface de ses mémoires : “Ce qui importe, ce n'est pas la vie qu'on a vécue, mais celle dont on se souvient, et de comment on s'en souvient pour la raconter.”

19:45 Écrit par schindma dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0)